Pour clore en beauté cette année de célébration du centenaire de Charles Aznavour, nous republions, avec l’amicale autorisation de son autrice Anouche Kunth et des Éditions du Seuil, le chapitre « 1923 » de L’Histoire mondiale de la France, publiée sous la direction de Patrick Boucheron. C’est en effet un jour d’octobre 1923 que débarque à Marseille, parmi des centaines d’autres réfugiés arméniens, le couple Aznavourian. Partis de Grèce, Knar, Misha et leur fille Aïda fuient la décomposition des empires russe et ottoman. Leur errance s’arrête à Paris, où l’année suivante naît un second enfant, prénommé Charles.
Le ponton d’un navire arrimé à Marseille n’est pas trop étroit pour observer, comme s’effectue le débarquement, les retombées humaines des déflagrations politiques survenues à l’Est durant le premier conflit mondial. Lors du contrôle des papiers d’identité, le relevé des nationalités a dévoilé le microcosme éphémère que passagers « russes », « arméniens » et autres « ottomans » ont formé durant la traversée, bien que les mémoires les aient ensuite installés dans des récits séparés. Pour beaucoup, arrivés à bord du Sphinx, du Lamartine ou du Madonna, Marseille n’a représenté qu’une escale sur la route migratoire, soit qu’il fût décidé par avance de gagner Paris ou de tenter sa chance aux Amériques, soit que l’inattendu survienne et redessine les trajectoires. Tous, cependant, sont reliés par leur histoire à une marqueterie de territoires perdus, quittés sous la contrainte après l’installation en Russie soviétique, puis dans la Turquie kémaliste, de régimes autoritaires. Ceux‐ci ne laissent aucune possibilité de retour aux sujets qu’ils ont déchus de leurs droits nationaux, se fondant sur des critères tantôt politiques, tantôt ethnoconfessionnels, pour les exclure. Le couple Aznavourian, arrivé à Marseille un jour d’octobre 1923, fait se rencontrer ces deux séquences…
Auteur: Anouche Kunth

