Adib Ajaka : « Nous avons perdu ce que nous étions »

Je ne veux pas écrire, ni plus parler de mon village. Je suis las de contempler les vieilles photos, de rembobiner le film des souvenirs. Fussent-ils les plus beaux, jamais je n’aurais imaginé qu’ils puissent devenir un jour cette corde qui m’enserre le cœur.

Je ne veux pas écrire sur Yaroun, car les mots ne l’ont pas protégé, ils n’ont pas repoussé les crocs des agresseurs. Et après tant de ruines, la parole elle-même est devenue élégie. Je ne suis pas en état d’accepter que Yaroun ait rendu l’âme.

Je ne veux pas écrire, peut-être parce que j’en suis incapable, parce que trop vaste est la langue pour expliquer ce que signifie être yarouni. Le secret de ce lien à une terre que l’on appelle al-Balad, « le village » ? Comme on tenterait d’expliquer le lien indicible à un père, une mère et aux siens.

Yaroun, premier de nos souvenirs, et notre demeure éternelle. Le cordon qui nous y relie ne s’est jamais rompu. Ce village nous aime et nous l’aimons. Nous l’aimons parce qu’il est notre refuge, une étreinte chaude.

Yaroun, le lieu où nous avons éprouvé la vie, où nous l’avons découverte. Comment raconter nos retours à la maison, enfants, couverts de boue après une journée passée à chevaucher des bâtons que notre imagination avait changés en chevaux lancés contre le vent ? Ou nos excursions vers le vieux bois, là où se dressaient des arbres dont il ne reste plus trace ? Nous y ramassions le bois sec, allumions un feu et attendions patiemment que des pommes de terre cuisent sous la cendre, nous livrant à ces jeux dont nous avions nous-mêmes inventé les règles.


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