Agir l'intolérable

Quelque chose, dans la texture des jours, se resserre, non sous la forme d’un choc unique et éclatant, mais comme une sorte de condensation lente qui alourdit l’air, épaissit les gestes et entame la parole. Il ne s’agit pas de l’effroi, cette pointe brève de sidération qui suspend l’esprit, mais d’une contrainte sourde et persistante qui organise peu à peu la fatigue, ronge la disponibilité, fabrique de l’impuissance, tout en attisant, en contrebas, des colères difficiles à formuler. La gorge se serre, les mains sont moites, le regard se perd, au loin des nuages, des éclairs, tandis que les rues chavirent, et que la tête cogne des pavés de fer, sans la moindre étincelle. Et pourtant, au cœur même de ce régime d’étouffement, subsistent des plages de joie, des attachements, des yeux qui se touchent, des élans, qui indiquent qu’autre chose demeure possible, ou, plus exactement, qu’autre chose demeure requis.

Ce qui affleure alors ne relève plus seulement de l’humeur ou de l’affect, puisque s’y annonce déjà une perception, encore confuse et sans concept, d’un déplacement dans l’ordre du monde, comme si un seuil avait été franchi. C’est ce passage, encore mal nommé, que nous désignons trop vite et trop vaguement par le mot d’intolérable, alors même qu’il demande, précisément, d’être décrit avec rigueur plutôt que simplement éprouvé.

I L’intolérable. Architecture d’un régime

Ce premier mouvement partira d’un choix simple : ne pas traiter l’intolérable comme un nom moral, encore moins comme un effet de sidération, mais comme une forme de composition du réel. Architecture désigne le montage discret, souvent technique, par lequel des atteintes éparses deviennent un régime, et par quoi se trouvent reconfigurées, sans déclaration, les conditions minimales d’un monde partageable. Il ne s’agit pas seulement de mesurer des violences, mais de suivre ce qui, dans le temps,…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: dev

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