« J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice ». J’ai le souvenir d’avoir lu l’essai Mythologies de Roland Barthes, il y a une vingtaine d’années en classe préparatoire. Le sémiologue décrit quelques mythes (le steak frites, Pierre Poujade, la nouvelle Citroën, le catch…) comme des stéréotypes régissant la société française. L’iconographie de l’abbé Pierre en fait partie.
Quelques années seulement après l’appel de l’Hiver 54, le sémiologue avait clairement identifié la différence entre la personne de l’abbé Pierre et son mythe. Nous avons été aveuglés, perdant de vue la réalité de sa personne. On s’est contenté de la forme plutôt que du fond, des signes plutôt que de la signification. L’histoire s’évapore pour laisser place à « l’image éternelle et pourtant datée qu’on a construite un jour comme si ce dût être pour tous les temps » selon les mots de Roland Barthes. Nous avons préféré conserver précieusement ce mythe à la française.
Un saint prêtre à la française
Qu’avons-nous aimé ? Celui des habits d’une sainteté généreuse. Roland Barthes interroge les attributs extérieurs de la sainteté au sein d’une « société qui consomme si avidement l’affiche de la charité qu’elle en oublie de s’interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites ». Tout au long de sa vie, l’abbé Pierre a su cultiver ce mythe par une iconographie soignée. Selon le sémiologue, « c’est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l’apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin ».
Il était naturel d’aimer l’abbé Pierre….
Auteur: Benjamin Latouche

