« On vous envoie trois petits textes qui marchent ensemble, comme un appel sourd à destituer l’Art. On s’est dit que peut-être ils vous parleraient… »
SE FAIRE VOYANT
(pour ne pas se faire voir)
L’homme est une créature qui invente
des formes et des rythmes ; c’est à cela
qu’il est le mieux exercé et il semble que
rien ne lui plaise autant que d’inventer des formes.Nietzsche, Fragments posthumes
Il est des paroles souterraines, souvent obscures, que le poète administre avec précaution selon l’humeur, le lieu, l’écoute, à de petits cercles. Manière de soigner les siens par vibrations de cordes encore sensibles au beau et au vrai. Réflexe immémorial le rappelant à sa fonction de mage, de chaman ou de guérisseur, lorsqu’au hasard d’une pesanteur trop lourde, ses ailes l’empêchent.
C’est pour cela que le poète est clandestin — seule garantie de garder la hauteur. Je ne parle pas ici d’une clandestinité bassement politique — à la limite, si l’on tenait absolument à lui reconnaître quelque mondanité, on pourrait dire qu’elle est l’héritière désargentée d’une antique passion ésotérique. Mais en vérité, elle est avant tout et davantage un refuge ; une façon de s’abriter des débris du monde ; un « moyen », disons, de conjurer toute fin qui ne soit sienne.
Le poète n’a que faire des paillettes. L’irrévérence est son raffinement. L’attention, sa lumière. Soigner le monde en soignant les mots qui le fondent, voilà son engagement. Pour lui, un « monde nouveau » ne peut advenir qu’en arrachant l’art à l’artifice. Arracher l’art à l’artifice, c’est le dégluer de toute frivolité ; c’est l’extraire de la tare spectaculaire qui le confine, le vampirise, le rapetisse ; c’est affirmer sans ambages que l’art est vie, c’est-à-dire art-de-vivre. Arracher l’art à l’artifice donc, pour que respire enfin le feu délivré de l’âtre.
Alors, plutôt qu’un programme, une promesse :
Un coquelicot calé crème sur son lit de vert
En face
La mer
Tourbilloner
Les mots
Les images
Les sons
Les fondre aux corps
Et danser danser
Danser encore
PRÉMONITIONS
Je pose la plume, sans la poser, et je vois,
par la fenêtre ouverte sur la campagne nocturne,
l’éclairage de la lune haute et ronde
répandre dans l’air une nouvelle façon de voir.
[…]
Dans le silence entièrement noir des arbres
pétrifiés, leur profil se découpe
comme si la vérité existait.
Pessoa, Manuscrit du Baron de Teive
Partir d’un poème pour se faire…
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Auteur: lundimatin

