Au Cap-Vert, des paysages idylliques racontent l’histoire de l’esclavage et de la créolisation

Désormais desservies par quatre aéroports internationaux, Boa-Vista, Mindelo, Praia et Sal, les îles du Cap-Vert sont devenues en une décennie une destination prisée pour ses plages et ses paysages. Autour des ruines de « fadenzas », certaines grandes propriétés terriennes tombées dans l’oubli, le prix des terrains à bâtir peut s’envoler. La spéculation foncière et immobilière attire aujourd’hui les investisseurs de la diaspora et les étrangers charmés par ces sites.

Une histoire en chasse une autre, mais subrepticement, plus de cinq siècles d’histoire se donnent toujours à voir dans la morphologie de ces lieux.

Au sud de Santo-Antão, entre montagne et océan, avec ses maisons agglutinées sur une étroite coulée volcanique, Tarrafal do Monte Trigo est l’un d’entre eux. L’endroit n’est plus, depuis la mort du fondateur, la fazenda de la famille Ferro. Instituée durant le XIXe siècle, elle se déployait sur 62,5 hectares dans une vallée fertile, encaissée, alimentée par une importante source d’eau. Elle fait partie aujourd’hui de ces lieux dont la valeur s’enflamme. La fazenda constitue le trait d’union entre la période esclavagiste (de la fin du XVe siècle à environ 1650) et aujourd’hui.

Dans les ruines de certaines fazendas, la spéculation immobilière fait rage. Casa Ferro, Tarrafal do Monte Trigo, Santo-Antão

Dans les ruines de certaines fazendas, la spéculation immobilière fait rage. Casa Ferro, Tarrafal do Monte Trigo, Santo-Antão.
Pierre-Joseph Laurent, 2022

Louer des terres à ses anciens esclaves

La fazenda émerge de la marginalisation du Cap-Vert du commerce atlantique (dès 1650) lorsque ruinés, les maîtres des plantations esclavagistes, appelés morgados, réorientent leur base d’accumulation. Elle ne repose plus sur la production agricole et la main-d’œuvre servile, mais la location de terres.

Les maîtres revendent leurs esclaves, en affranchissent d’autres, tout en gardant certains pour leur service. L’effondrement précoce de cette société esclavagiste (comparativement, la traite des Africains commence à la Martinique en 1635) ne signe pas la fin de l’esclavage. Même après l’abolition officielle au Cap-Vert en 1869, elle se maintient dans les faits, dans la dépendance physique et psychique des paysans sans-terre (d’anciens esclaves devenus métayers : pour louer leurs terres, ils cèdent la moitié de leur production au propriétaire).

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Dans la fazenda, le propriétaire est un seigneur respecté. Le métayer lui doit tout, l’eau, la terre et aussi de l’aide pour son mariage, le baptême d’un enfant ou l’organisation de funérailles. Les métayers et leurs familles reçoivent au prorata des services rendus et des relations personnelles entretenues avec le propriétaire et sa famille. Ainsi, sachant que les terres cultivables sont rares, pour mieux asseoir sa domination, le propriétaire module la qualité et la quantité des terres octroyées aux métayers, ainsi que les heures d’eau allouées pour irriguer. Les rapports clientélistes conditionnent les privilèges distillés en fonction de la familiarité, de l’intimité, ambivalente lorsqu’elle glisse vers les prestations de services sans fin, sexuelles parfois.

La fazenda se caractérise donc surtout par l’édification d’un espace mental façonné par des rapports sociaux clientélistes entre les métayers (parceiros) et les anciens maîtres des esclaves, eux-mêmes basés sur la dépendance induite d’un crédit permanent.

Corvo, Santo Antão, Cap-Vert

Corvo, Santo Antão, Cap-Vert.
Pierre-Joseph Laurent, 2022

Des dettes inextinguibles

Toujours en vie, quelques témoins peuvent détailler le fonctionnement de la fadenza Ferro (fondée en 1880). Il s’agit d’un trésor historique et ethnographique consigné dans la mémoire des habitants, car les relations sociales établies au sein de la fazenda Ferro sont similaires à celles qui émergèrent dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ces relations perdureront, sans changements notoires, jusqu’en 1980 avec l’avènement de la réforme agraire du Cap-Vert. Celle-ci octroiera un certain nombre de titres fonciers aux paysans sans-terre (les métayers), sans parvenir à vraiment atténuer l’inégale répartition…

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Auteur: Pierre-Joseph Laurent, Professeur en anthropologie, Université catholique de Louvain (UCLouvain)

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