Au rayon des lardons, la bataille des imaginaires

Lucile Berthomé est sémioticienne, chercheuse indépendante rattachée au laboratoire MICA (Université Bordeaux Montaigne). Elle étudie la façon dont les représentations façonnent nos pratiques, à commencer par la plus quotidienne d’entre elles, manger. Son travail porte sur la transition alimentaire, sur les imaginaires qui la freinent et sur ceux qui la rendent pensable, qu’ils s’affichent sur un packaging, dans une publicité ou dans les commentaires d’un réseau social.

« Steak », « lardon », « bacon »… Depuis 2020, l’industrie de la viande et les marques d’alternatives végétales se disputent ces mots, jusque devant le Parlement européen. Derrière la querelle lexicale se joue une bataille d’imaginaires, dont dépend une part de la transition alimentaire. Plongée dans le rayon charcuterie, entre saucisses en gros plan et cochons en bob à carreaux.

Le supermarché.

On y va le samedi matin, ou le soir après le travail. On y passe vingt minutes ou une heure, selon le nombre de bouches à nourrir et ce qui reste sur le compte. Et c’est là que se décide la plus grande part de ce que nous mangerons dans la semaine. On le traverse comme un entrepôt, un décor de la société de consommation. C’est pourtant leurs rayons qu’Annie Ernaux a choisis, dans Regarde les lumières mon amour, pour « raconter la vie, la nôtre, aujourd’hui », loin des « discours convenus et souvent teintés d’aversion » que suscitent ces « prétendus non-lieux ». Sous leurs néons se concentrent près des trois quarts des dépenses alimentaires des ménages, et c’est là, plus que partout ailleurs, que notre rapport à la nourriture se traduit en gestes.

Priés de choisir entre des centaines de produits, nous hésitons, et faute de pouvoir juger ce qu’ils contiennent, nous jugeons ce qui les enveloppe, un mot, une image, une couleur. Répétés d’un paquet à l’autre, ces signes composent des imaginaires, des mondes partagés qui…

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Auteur: Lucile Berthomé