En chantant en espagnol et en faisant exister une autre définition de l’Amérique au cœur du Super Bowl, Bad Bunny a déplacé, même légèrement, le centre symbolique de l’un des plus puissants dispositifs de soft power états-uniens. Une brèche réelle (modeste mais tangible) qui révèle à la fois ce que la pop mondiale peut encore ouvrir comme espaces de représentation, et jusqu’où le spectacle mainstream accepte de laisser passer le politique.
La mi-temps du Super Bowl (la grande finale annuelle du championnat de football américain) est tout sauf un simple entracte festif : c’est l’un des dispositifs de soft power les plus puissants produits par les États-Unis. Événement sportif le plus regardé du pays, suivi par des dizaines de millions de personnes et diffusé à l’échelle mondiale, le Super Bowl fonctionne comme une vitrine idéologique où se condensent spectacle, capitalisme et récit national. La mi-temps, en particulier, n’est pas un bonus mais un moment stratégique, pensé comme une scène impériale ultra-normalisée : sponsorisation extrême, mise en scène millimétrée, narration consensuelle, célébration d’une culture pop supposément universelle mais en réalité profondément marquée par les intérêts et l’imaginaire états-uniens. Historiquement, les artistes qui y sont invités répondent à des critères précis : être bankables, capables de rassembler plusieurs générations, et surtout suffisamment lisses pour ne pas troubler l’ordre du spectacle. Rien n’y est laissé au hasard, et certainement pas les corps, les langues ou les symboles qui s’y déploient. Insister là-dessus est essentiel : la mi-temps du Super Bowl n’est jamais neutre. Qui est invité à s’y produire, dans quelle langue elle ou il s’exprime, quelles références culturelles sont mobilisées ou effacées, tout cela dit quelque chose de ce que l’empire américain accepte de montrer de lui-même, et des limites…
Auteur: Farton Bink

