Un grand écrivain refait toujours le même livre, pourtant, chacun de ses opus est différent. Lyonel Trouillot n’échappe pas à cette règle, depuis trente-cinq ans maintenant qu’il publie romans, nouvelles et poèmes, restant fidèle à sa philosophie de l’écriture. Récemment, il l’a synthétisée dans un essai se présentant sous la forme d’un entretien (fictif), Lettre à Matys (1), où on peut lire : « Je ressens cette obligation de participer au tracé de cette épopée des humbles, des vaincus. » Et aussi : « La littérature c’est du social individué […]. Un soi et un hors soi. C’est de cette tension que naît cet objet esthétique qui va s’appeler le texte. » Ce qui l’amenait à dire que sa préférence allait aux œuvres littéraires qui édifiaient « les maisons des autres ».
On ne saurait mieux définir son nouveau roman, dont le titre est en exacte résonance avec ce postulat : Bréviaire des anonymes. Les « humbles » parsèment ses livres, de Rue des pas-perdus (1998) à Bicentenaire (2004), de Yanvalou pour Charlie (2009) à Histoires simples (2024), en passant par Kannjawou (2016) ou Veilleuse du Calvaire (2023) (2). Leurs protagonistes, loin d’être (ou de n’être que) des victimes, ont peut-être des « vies minuscules », selon la formule d’un de ses confrères écrivains, celles-ci n’en sont pas moins riches et diverses, générant des consciences avisées. C’est, par exemple, le cas de la jeune fille qui ouvre Bréviaire des anonymes : Manie, diminutif de Marianne.
Personne ne l’appelle ainsi. Pour tous, c’est « la petite bossue de la rue des Fronts-Forts », à Port-au-Prince. Y compris aux yeux de sa mère, qui ne vit qu’à travers sa souffrance exhibée d’avoir une telle fille dont la bosse est habitée par le diable. Son frère est le seul qui l’appelait encore Manie. C’est à lui qu’elle s’adresse dans ces…
Auteur: Christophe Kantcheff

