Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.
Ce mois-ci, c’est au tour de Patrick K. Dewdney de se prêter à l’exercice. Poète, nouvelliste et romancier, il travaille les imaginaires de la fantaisie, notamment dans son Cycle de Syffe, récompensé du grand prix de l’imaginaire 2019. Il explore ici pour Reporterre l’avenir d’un bassin versant, entre marais et estuaire. Bonne lecture.
L’eau se froisse autour de la rame tendue, mais c’est à peine si l’étrave de la barque produit une ride alors qu’elle glisse entre les murailles de verdure. Ici, sous les arbres, l’onde est riche et brune, mais plus loin, sur les longueurs, lorsque l’achenal s’étire sur ses lignes tranchées, elle s’embrase blanc comme de l’argent fondu et on peut la voir scintiller sur des kilomètres entiers, la surface luisante d’un miroir fracassé.
À la poupe du bateau, le gamin hume la brise. Il aime ce moment autant que cet endroit, puisqu’il appartient au mouvement depuis toujours, puisqu’il sait que bientôt, ils quitteront les ombres lascives du marais. Le paysage qui vient ensuite est le dernier avant la mer, le territoire des glaises jaunes et des boues blêmes, le royaume des villages abandonnés et des vestiges des cabanons. Cinq caisses volumineuses sont sanglées devant le gamin, au beau milieu de la barque à fond plat, et celui-ci doit se tenir debout sur le banc d’arrière s’il veut aviser correctement la proue et la trajectoire du bateau et c’est pour cette raison qu’il a demandé à la passagère qu’il convoie de rester assise.
La passagère est arrivée le matin même avec les brumes et les premières livraisons des primeurs. Au centre de distribution, on lui a fait savoir que le gamin devait faire la liaison et…
Auteur: Patrick K. Dewdney

