À Ceuta, en quelques heures, tout un ordre politique s’est découvert.
Le pouvoir marocain a laissé apparaître ce qu’il s’emploie ordinairement à contenir, à disperser ou à maintenir hors du champ visible : l’immensité du désir de départ qui traverse sa propre population. L’Europe a montré qu’elle pouvait voir des enfants, des femmes, des hommes jeunes et moins jeunes entrer dans la mer et ne reconnaître dans ces survivants qu’une menace contre ses frontières. Les extrêmes droites de Washington à Rome et de Madrid à Paris ont aussitôt arraché les images à celles et ceux qui les avaient produites pour les remonter en récit d’invasion : la projection d’une masse démographique réputée sans fin, sans visages ni histoires, indistincte et irrésistible, appelée à franchir toutes les frontières, à en annoncer la disparition et à submerger l’Europe. Quant aux gouvernements prétendument « modérés », ils se sont empressés de donner une consistance administrative, policière et militaire à cette fiction, en renforçant des contrôles à des frontières que personne n’avait atteintes.
Ouverture – Une scène politique complète
Ce qui s’est passé à Ceuta ne se laisse donc pas enfermer dans la catégorie d’une « crise migratoire ». C’est une scène politique complète qui s’est donnée à voir : une population rendue disponible au départ par l’absence d’avenir ; son désir de fuite possiblement converti par le pouvoir marocain en un instrument de pression diplomatique ; les gestes par lesquels elle tente de se soustraire à sa condition transformés en un grossier spectacle sécuritaire ; les images de son apparition confisquées par les forces réactionnaires ; ses morts, enfin, recouverts par la panique de ceux qui ne couraient aucun danger.
Cette scène porte un nom : la hogra.
On traduit généralement ce terme par « mépris ». La traduction est juste, mais trop faible. Le…
Auteur: dev

