Chroniques d'Ukraine #1

Habitué des zones de conflit, le chercheur français Romain Huët s’est rendu pendant un mois en Ukraine afin de documenter le vécu quotidien de la guerre, cette « expérience de l’écroulement du monde ». Nous publions cette semaine ses trois premières Chroniques d’Ukraine et nous le retrouverons lundi prochain dans un lundisoir spécial qui tentera de reprendre la discussion entamée au lendemain du déclenchement de la guerre avec des chercheurs et des activistes s’étant rendus sur place.

15 avril 2022. Voyage en direction de l’Ukraine. J’y resterai un mois. Une question simple anime mon séjour de recherche : avons-nous quelques idées de comment l’on se tient face à l’écroulement du monde ? On lui résiste par les armes, l’entre-aide, l’organisation des secours et de l’humanitaire. On l’observe avec incrédulité. On le fuit. On fait quelque chose.

Pendant ce mois, je tenterai de documenter le vécu quotidien de la guerre à partir des paroles des civils qui réagissent à l’histoire qui les accable.

La guerre est d’abord une expérience de l’écroulement du monde. C’est la perte de son prochain, l’exil et les destructions. La vie psychique est mise à l’épreuve par l’effondrement des repères qui jalonnaient habituellement la vie quotidienne. L’écroulement du monde ne se vit pas uniquement comme drame. Il suscite en chacun un cortège d’émotions insoupçonnées. C’est sans doute ce qui donne à la guerre ce sentiment contradictoire : elle attire autant qu’elle répulse. La vie y est concrètement diminuée en même temps que les gens ordinaires se redécouvrent des puissances individuelles et collectives. Elle altère tout comme elle incite à sortir de soi-même et à se tourner vers autrui. La guerre est une expérience de l’altération et de l’altérité. Elle rapporte chacun au monde, à un monde écroulé.

La guerre agite l’esprit. Elle a besoin de certitudes. Ses motifs ne s’accommodent pas avec le sens de la nuance. On ne résiste ni avec des « pourtant » ni avec des « pourquoi ». Ou alors, on résiste dans l’hésitation. L’hésitation ronge le courage. Un bloc de sens s’affronte contre un autre bloc de sens. « Pro-ukrainiens » et « pro-russes » clament leurs certitudes, élaborent leurs versions de l’histoire, se cramponnent à leurs convictions géopolitiques, expliquent l’irrationnel : l’invasion russe. Dans ce flot de voix aussi contradictoires qu’assurées, les significations s’immobilisent. Plus la guerre dure, plus elles…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: lundimatin

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