Rêve des orphées
La maison est infestée d’orphées mais nous ne pouvons pas les voir. Ce sont des espèces de serpents à ce qu’on dit : on dirait des orvets, elles sont fragiles comme des orvets dont la queue peut nous rester entre les doigts quand on les attrape dans les jardins. Elles se lovent dans les maisons parce qu’elles ont peur d’être seules, c’est ça, elles sont attirées par les maisons. Avec les bombes invisibles partout dehors, ça ne risque pas de s’arranger. Nous cherchons nos orphées dans le salon, dans la cuisine, dans les chambres. Il y a des coins où on a des chances d’en trouver, paraît-il, sous les matelas, derrière les portes, entre deux pièces. Elles aiment surtout ce qui est entre. Ce sont des parasites d’interstices. Heureusement j’ai mon appareil photo, me dit-elle, je vais les révéler. Elle passe le salon au détecteur photo, scanne l’espace très lentement, méthodiquement, comme on tond la pelouse, par bandes parallèles. En voilà une, s’exclame-t-elle tout d’un coup, d’une voix calme et satisfaite. L’orphée est sur le paillasson, comme une chienne enroulée sur elle-même par une nuit d’orage, la patte sur les yeux. Elle a peur, on dirait. Il y en a d’autres. Il y a un nœud d’orphées dans l’escalier, quand tu penses qu’on passe dedans tous les jours sans s’en rendre compte, depuis combien ?, au moins trois semaines. C’est inévitable qu’on soit contaminés si on n’a pas une hygiène irréprochable. Il faut tout passer à l’alcool, les enivrer et les étouffer, c’est la seule manière. Maintenant c’est nous qu’elle scanne, avec son appareil. J’en ai une dans les cheveux qui se tortille. Elle se scanne aussi, elle en a plus que moi, dans ses vêtements, entre la peau et le tissu. Elles sont nouées à nous, me dit-elle, à mes chevilles j’en ai deux, à mes poignets j’en ai. Nous sommes vraiment infestés. Elles ne sont peut-être pas méchantes, après tout, il faut les comprendre, même pour les tuer il faut…
Auteur: dev

