1. « Non, je n’ai rien oublié » (Album Non, je n’ai rien oublié, 1971)
Fin de fête. Fanfare dissonante, échappée du Out Front de Booker Little. Puis clarinettes, harpe, orgues et voix d’outre-tombe. La plus belle peut-être des orchestrations de Gaubert et Denjean, sur la plus belle peut-être des compositions de Garvarentz. Un autre chef d’œuvre absolu. Un autre condensé de toute l’œuvre. Une autre histoire de passé qui ne passe pas. Un autre va-et-vient entre l’hommage aux amours mortes et une puissance d’aimer toujours renaissante. Entre ce qui fut du présent et qui n’est plus et son retour éternel dans la pensée d’abord, dans la vraie vie ensuite. Ce qui par essence est fugace et fragile se fixe une fois encore dans le souvenir pour y fabriquer un avenir :
« Je n’aurais jamais cru qu’on se rencontrerait, le hasard est curieux, il provoque les choses, et le destin pressé, un instant prend la pose »
On ne sait pas, à vrai dire, lorsqu’on écoute cette incroyable ouverture, si ledit destin prend la pose ou la pause. Et c’est sans doute les deux qu’il faut entendre. La pose, pour la beauté du geste, pour la jouissance pure du voyage dans le passé, et tout le travail esthétique que la mémoire permet : enjolivement, idéalisation, sublimation. La pause, ensuite, car le souvenir est une respiration, un exercice spirituel qui ralentit et interrompt l’écoulement autophage du temps, et permet de le reconfigurer, en le réorientant vers quelque chose comme un but. On arrête d’avancer, on revient éventuellement en arrière, puis on s’élance et on saute.
C’est en tout cas toute une dialectique qui, mieux que jamais, se donne à entendre et à méditer. Une dialectique qui organise ce que d’ordinaire on sépare et oppose : la passion du présent, le culte du passé, l’élan vers l’avenir. L’œuvre d’Aznavour ne cesse de nous apprendre la foncière et fondamentale…
Auteur: Pierre Tevanian

