Comment je suis entré « en zone critique » avec le philosophe Bruno Latour

Fin octobre 2022, quelque part sur la côte nord de la Bretagne. Le T-shirt est encore de mise pour cette 5e phase de canicule depuis le mois du juin. Cette canicule, forte et longue, accompagnée de gigantesques incendies, nous frappe par son caractère inédit. Mais c’est bien cet « inconnu » qui va devenir notre quotidien, et certainement plus tôt que prévu.

Une équipe de scientifiques a récemment annoncé avoir « mieux » contraint les modèles du GIEC pour la France ; résultat, une augmentation de 50 % pour les températures futures….

En tant qu’enseignant des sciences de l’environnement et en tant que chercheur travaillant sur l’impact du changement climatique sur la ressource en eau, je connais les mécanismes derrière ce processus et j’assiste, impuissant, à l’inaction des États. Pendant des années, je me suis interrogé, jusqu’au vertige : quel est mon rôle en tant « qu’expert » ? Que dois-je faire ? Comment comprendre le décalage entre nos connaissances et nos actions ?

Pour sortir de ce vertige, retrouver une place dans ce monde en mouvement, j’ai été accompagné par le philosophe Bruno Latour – disparu le 9 octobre 2022 –, sa pensée et ses textes.

Observateur des observatoires de la zone critique

S’il est un objet auquel Bruno Latour s’est particulièrement intéressé ces dernières années, c’est bien celui des « observatoires de la zone critique ». Mais cette zone, à quoi correspond-elle ?

La Terre solide a un rayon de plus de 7000 km ; elle est entourée d’une atmosphère d’environ 700 km. Mais, au sein de cet ensemble, si l’on se focalise sur ce qui bouge (l’essentiel des nuages, l’eau au-dessus, sur et sous terre, et la vie qui participe intimement et activement de ces mouvements), on définit une zone d’une épaisseur de quelques kilomètres seulement.

Ce n’est pas une peau d’orange, ni même une coquille d’œuf, c’est à peine une couche de vernis. Mais c’est ici, dans cette infime pellicule que l’on trouve la biosphère, toutes les activités humaines, toutes les ressources dont nous avons besoin et aussi tous les polluants que nous produisons.

Bienvenue dans la zone critique ! Cette notion souligne la fragilité de notre monde humain et biologique, et montre comment humanité et nature sont conjointes et intimement mêlées.

La zone atelier de Pleine-Fougères (Ille-et-Vilaine) : un exemple d’observatoire de la zone critique où les activités humaines ont profondément transformé le paysage.
Sylvain Gouraud, Author provided (no reuse)

Définie par les scientifiques dans les années 2000, elle a donné lieu à une forme particulière d’étude où toutes les disciplines (géologie, hydrologie, écologie, sciences sociales et humaines) se rapprochent pour regarder conjointement un même objet et l’appréhender dans toute sa complexité.

Rassemblés au sein d’observatoires qui s’intéressent à des zones particulières, les chercheuses et chercheurs se posent de nouvelles questions, qui dépassent les frontières de leur discipline : d’où vient l’eau qui coule et comment cette source est-elle perçue par les habitants ? Comment les lois, les normes et les décisions qui régulent nos activités impactent-elles les écosystèmes et notre santé ?

Bruno Latour a observé finement ces observatoires. Dans toutes ces zones critiques étudiées, impossible de séparer les lois physiques, chimiques… du monde naturel. Impossible de séparer ce qu’on pensait contrôler et modéliser des lois du monde mal connu et incontrôlé du vivant, de leurs représentations et interactions sociales ou politiques. Impossible de se tenir à distance des écosystèmes, des enjeux et des débats.

Cette intrication, ce monde de « composition » qui s’oppose à notre monde de domination, Bruno Latour l’a détaillée dans son ouvrage Nous n’avons jamais été modernes.

Quelle place pour les scientifiques ?

Travailler au sein de la zone critique a modifié ma façon d’envisager mon travail en tant que scientifique – dont j’ai longtemps pensé qu’il consistait à produire des données, éventuellement des avis étayés, mais qu’il s’arrêtait là où commençait celui du politique, la personne aux choix « éclairés ».

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Auteur: Luc Aquilina, Professeur en sciences de l’environnement, Université de Rennes 1