Un passage du roman La Servante écarlate de Margaret Atwood me hante : « C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils ont dit que ce serait temporaire. Il n’y avait même pas d’émeutes dans les rues. Les gens restaient chez eux le soir, regardaient la télévision, cherchaient une direction à suivre. Il n’y avait même pas d’ennemi à désigner du doigt. » De temps à autre, quelque chose se cristallise soudainement dans mon esprit, quelque chose qui peut être expliqué précisément en ces termes, pour ensuite s’estomper à nouveau, jusqu’à refaire surface plus tard avec une force renouvelée. Au cœur de cette pensée se trouve le silence : l’acceptation sans réserve de l’érosion de la liberté, la passivité et la zombification de la société. Je parle délibérément de société, voire de masses, car il ne s’agit plus de citoyens au sens propre du terme. Du point de vue actuel, la différence est essentiellement technologique. Nous ne fixons plus les écrans de télévision, mais nous faisons défiler sans fin nos téléphones, passant d’une sensation à l’autre, d’une distraction à l’autre. Et contrairement au moment fictif décrit par Atwood, nous avons aujourd’hui des ennemis, parfois tout un menu parmi lequel choisir : la Russie, la Chine, le Venezuela, l’Iran ou le Hamas.
Le déclencheur immédiat de ce texte est l’introduction de mesures dites « restrictives » (une innovation associée à Kaja Kallas), ainsi que le très médiatisé « bouclier démocratique » d’Ursula von der Leyen. Je parle de déclencheur, car le phénomène lui-même, à savoir la punition silencieuse et extrajudiciaire d’individus et de groupes, existe depuis un certain temps déjà. À l’époque, nous regardions simplement la télévision ou faisions défiler les informations de manière aussi passive qu’aujourd’hui. Le cas le plus récent qui a troublé une partie de la scène intellectuelle…
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