Comment nous associons un son à une forme : découvrez « l’effet bouba-kiki »

Supposons que je vous montre deux objets, l’un rond et l’autre pointu. Lequel, selon vous, s’appelle « bouba » et lequel « kiki » ? Votre réponse est généralement immédiate : le rond, c’est « bouba », et le pointu, c’est « kiki », bien sûr. Depuis sa découverte il y a un siècle, cet « effet bouba-kiki » pourrait paraître anecdotique. Bien au contraire, ce phénomène révèle en réalité plusieurs paradoxes intrigants, par rapport à ce que l’on sait du langage et de notre perception du monde.

Le premier paradoxe, c’est qu’il suggère que pour certains mots, il existe un lien entre les sons qu’ils contiennent et leur signification. Alors que, pour la plupart des mots des langues du monde, il n’y en a pas.

Le deuxième paradoxe, c’est que bien qu’il appartienne au langage, cet effet est universel : on le retrouve à travers un grand nombre de langues et de cultures différentes.

Enfin, mes travaux chez le bébé suggèrent un troisième paradoxe : bien qu’universel, l’effet bouba-kiki ne semble pas être présent à la naissance. Il ne serait pas codé génétiquement (ce qui pourrait expliquer son universalité), mais plutôt appris.

Comment donc peut-on apprendre que « bouba » est rond et « kiki » pointu ? Quelles que soient les langues et les cultures dont on dispose ?

Les paradoxes résolus

Nous avons récemment résolu ces trois paradoxes d’un coup, en démontrant que l’effet bouba-kiki ne viendrait pas du langage, mais de la physique des objets. Nous avons tout d’abord montré que, quand on y regarde de plus près, le mot « bouba », jugé rond, est en fait composé de sons plus graves et plus continus que « kiki », jugé pointu. Ensuite, on a montré que, justement, lorsqu’ils roulent sur le sol, les objets ronds produisent des sons plus graves et continus que les objets pointus. Ce serait donc en intégrant ces propriétés physiques des objets au langage que, pour l’humain, « bouba » est devenu universellement rond, à travers les langues et les cultures.

« Bouba » est rond et « kiki » pointu car l’humain a intégré son environnement physique dans le langage.
Fourni par l’auteur

Pour analyser les stimuli de parole, on s’est d’abord tourné vers la phonétique, un champ de la linguistique. À l’aide d’un modèle reproduisant ce qu’entend l’oreille humaine et ce que perçoit notre cerveau, nous avons pu montrer que les sons de parole comme « bouba » ou « malouma », contiennent des sons plus continus et plus graves que « kiki » ou « takété », qui sont davantage discontinus et aigus.

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Quand on parle de continuité, on fait référence au fait que le son s’arrête ou pas. Ça, on l’entend assez bien : « bouba » et « malouma » sont plus doux à l’oreille (et donc continus) que « kiki » et takété » qui sont secs et saccadés.

Passons à l’aspect grave ou aigu du son de « bouba » ou « kiki » : là c’est plus difficile à entendre. Ce qu’on entend bien en général, c’est l’aspect grave ou aigu principal du son : il vient notamment de la vibration des cordes vocales pour la parole : notre voix est plus ou moins grave ou aiguë, on a chacun notre propre « fréquence fondamentale ».

Ce que l’oreille entend aussi ce sont les modulations graves-aiguës de notre voix en fonction des sons de parole que l’on prononce. Nos cordes vocales vibrent et le son est ensuite modulé en fonction de la forme de notre bouche et la position de notre langue quand on parle. Ça s’appelle la « fréquence spectrale » du son. Et c’est cet aspect grave-aigu précis, qui est différent entre « bouba » et « kiki », à travers une même voix.

Un nouveau modèle

Le modèle que nous avons utilisé simule tout d’abord comment les sons de parole sont traités par l’oreille humaine. Ensuite, pour chaque son de parole, comme « kiki », notre modèle extrait deux indices qui simulent certains traitements effectués par notre cerveau. Le premier indice grave-aigu correspond dans notre modèle à l’équilibre entre les basses et les hautes fréquences (spectrales) de chaque son.

Le deuxième…

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Auteur: Mathilde Fort, Maitresse de Conférences en Psycholinguistique et en Psychologie du Développement, Université Grenoble Alpes (UGA)

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