Comment vivre dans un monde qui semble irréel

Au port de Marseille, j’ai vu l’Ocean Viking, qui secourt les rescapés de la Méditerranée, ancré à quelques encâblures de super-yachts de croisière portant des noms de princesse. À la gare de la Part-Dieu, des flèches sont inscrites au sol pour indiquer où marcher et dans quelle direction, superbement ignorées par une foule le nez vissé à ses écrans. Sur les réseaux sociaux, on passe sans transition des statistiques d’espèces éteintes de l’UICN à la vidéo des plus ostentatoires robes arborées au gala du Metropolitan Museum of Art. L’émotion générale face aux méga-feux et aux méga-inondations se laisse facilement éclipser par les gros titres dithyrambiques sur le footballeur Messi. Et les émissions de Mac Lesggy sont toujours diffusées à la télévision.

Avez-vous déjà ressenti ce sentiment de décalage étrange avec ce qui vous entoure, comme si le réel peinait parfois à vous convaincre de sa réalité ? Tous les matins ou presque, parcourir le fil de l’AFP a de quoi mettre à l’épreuve sa capacité à encaisser d’importantes doses de dissonance cognitive, ce « sentiment d’inconfort psychologique causé par deux éléments cognitifs discordants » et de fait, l’empilement des informations me procure souvent le sentiment d’évoluer dans un monde qui a perdu de sa crédibilité. Ce « non, mais sérieusement ? » qui vous échappe en lisant un titre, vérifiant à deux fois que vous n’êtes pas sur un compte parodique. Las, de fait, c’est bien notre réalité. Un mélange absurde, parfois tragi-comique, souvent inquiétant, entre The Truman Show et Idiocracy.

Réinterroger ce qui nous semble appartenir à la normalité

Peut-être est-ce le fait de vivre dans un village retiré, ou l’effet des derniers mois qui ont rompu la spirale du temps et des déplacements, désaccoutumant des milieux urbains et des rythmes trépidants ? Quand je sors de ma tanière, virtuellement ou physiquement, le monde me semble de plus en plus déroutant. J’ai le sentiment d’y poser un regard rincé de ses scories, plus aiguisé d’avoir pris du recul, mais aussi plus surpris. Comme le personnage du candide de certains romans, qui, débarquant sans habitudes ni préjugés, naïf qui n’a pas encore été imprégné ni embrigadé, s’étonne de tout et, par ses interrogations, nous amène à réinterroger ce qui nous semblait appartenir à la normalité — ou plutôt, comme le formule l’écrivain Juan José Saer, « ce que nous appelons normalité, et qui n’est rien d’autre que le délire…

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Auteur: Reporterre

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