Conspirations caniculaires

En avril dernier, l’amicale littéraire du Sabot, dont plusieurs très bons textes ont été relayés sur lundimatin, ont publié le premier roman de Natol Bisq, Plein Soleil.

Une dizaine de narrateurs s’y partagent plus de cinq cent pages d’un récit aux ambiances tantôt moites, tantôt glaçantes, où la fièvre peut survenir sous le soleil de plomb d’une plage italienne, comme à la nuit noire dans une bagnole en pleine course poursuite sur des routes de campagne, ou lors d’une orgie sous guedro dans un appartement d’Istanbul.

Au fil des pages se déploie tout un réseau où se rencontrent auteurs homonymes, anonymes, sabotages, conspirations, messages et substances mystérieuses. Voici donc quelques bouts de celles que nous avons préférées.

Léa

Curieux, cet endroit, vraiment. Et je n’arrive pas à dire pourquoi exactement. Rien d’exact, surtout. Plutôt plein de détails qui suscitent en moi de petites questions, qui me picotent le cerveau comme le feraient des gouttelettes de sueur si le cerveau pouvait transpirer. Trop menus pour m’inciter à questionner quelqu’un, et trop tangibles pour pouvoir croire qu’ici, tout se passe comme tout passe ailleurs.
Mon regard tombe sur une phrase inscrite sur une feuille traînant sur la table basse. Le confort : ennemi public nº 1. Il y en a d’autres aussi, moins déchiffrables, et des gribouillis. La femme assise à ma droite éclate de rire. Elle s’appelle Natosha Revmira Illioudchenko. Je le sais parce qu’elle a dû répéter son nom plusieurs fois avant que je parvienne à le prononcer correctement. L’homme assis à côté d’elle a enlevé ses chaussures. Il a tenu à me dire son nom complet aussi, mais je l’ai oublié. Natosha Revmira Illioudchenko, par ailleurs, a tout d’une femme remarquable mais peu d’une Russe. Peau basanée, lèvres charnues, fougue méridionale, cheveux gris rasés au centimètre. Et puis cette douceur généreuse– rare dans les contrées slaves. L’objet de son rire semble être la chaussette trouée de l’homme. Tous les doigts de son pied gauche, hormis le plus gros, sont apparents. Je me surprends à m’étonner que des orteils soignés puissent surgir d’une chaussette aussi effilochée. Son nom me revient : Enrico, Enrico-quelque-chose. Il a de beaux doigts de pied, Enrico.
Natosha rit en voyant le bouquet d’orteils s’agiter.

— Oui mais chez toi les trous c’est politique, n’est-ce pas ?

Un franc sourire se dessine sur le visage d’Enrico. Un mouvement de tête, suivi d’un tintement de langue.

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: loutres