Présente aux Tribunes de la Presse 2022, à Bordeaux, pour évoquer les questions liées aux identités et au genre, la sociologue et autrice Rose-Marie Lagrave, dans son enquête autobiographique « Se ressaisir », revient sur son parcours de transfuge de classe, mais aussi sur son engagement féministe et sa lutte pour la reconnaissance des questions de genre au sein des sciences sociales.
Dans votre dernier ouvrage Se ressaisir, vous racontez les multiples facettes de votre identité. Cette année, l’édition des Tribunes de la presse portait justement sur « la guerre des identités ». Que vous évoque cette thématique ?
Rose-Marie Lagrave : À mon sens, le terme d’identité est un piège car il est essentialiste et classe les individus seulement selon ce qu’ils pensent être. Je préfère réfléchir sur la position sociale des personnes plutôt que sur leur « identité ». Quelle est ma place dans la société et quelles sont mes prises de position ? Ce sont ces actes précisément qui qualifient les individus, et non une identité immuable et assignée par le regard des autres. Si je me dis « féministe », ce n’est pas une identité féministe, mais une position féministe.
Pensez-vous qu’aujourd’hui, le genre est davantage un prisme d’autoréflexion sur soi et quelle est sa place dans la société ?
R.-M. L. : Ce n’est pas parce qu’il y a un battage médiatique sur les théories du genre, que nous nous questionnons davantage par ce prisme. D’ailleurs, il n’existe pas de théorie du genre, mais seulement un concept. Il a notamment été théorisé par l’historienne américaine Joan Scott qui dit que le genre est un rapport social de pouvoir et cela, il ne faut jamais l’oublier ! Par ailleurs, je constate que le genre masculin ne se réfléchit pas tant que ça. Même s’il existe des groupes qui essaient de rompre avec leur socialisation viriliste et le masculinisme ambiant, la réflexivité des hommes sur leurs privilèges est quand même moindre que celle du genre féminin. Cela s’explique par les positions de domination entre hommes et femmes. Quand on est dominé, on réfléchit à pourquoi on l’est et comment en sortir. Tandis que lorsqu’on est dominant et qu’on a des privilèges, il est plus difficile de réfléchir et de retirer à soi-même les privilèges dont on bénéficie.
En parlant de réflexivité du genre féminin sur sa position de dominé, mais également en tant que membre active du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), quel regard portez-vous sur les militantes féministes actuelles ?
R.-M. L. : La mobilisation pour lutter contre les violences sexistes de nos jours est extraordinaire ! Des femmes s’emparent de plus en plus jeunes des questions féministes. Je salue l’engagement des lycéennes et des étudiantes ! Elles respectent les combats historiques de leurs devancières, tout en continuant à dénoncer l’ordre machiste qui persiste. Le harcèlement de rue, l’écart flagrant des salaires, le sexisme en politique… Les exemples qui prouvent que la lutte féministe doit encore continuer sont malheureusement nombreux.
Pensez-vous que le traitement médiatique des modes de militantisme est parfois accusateur ?
R.-M. L. : À chaque fois que nous nous opposons, en tant que femmes, à cet ordre inégalitaire, certaines personnes considèrent que nous dépassons les bornes. Mais il faut dépasser les bornes pour être entendues. Certains médias sont en effet responsables de cette hostilité car ils mettent la focale sur ce qui est vu comme le plus scandaleux pour dénigrer et disqualifier l’ensemble des engagements, et le mouvement féministe. Ce mécanisme n’est pas nouveau ! Avec le MLF, nous avions manifesté à l’Arc de Triomphe pour montrer qu’il y avait plus inconnu que le soldat inconnu : il y avait sa femme. Une autre fois, nous manifestions en retirant nos soutiens – gorges. Cela a été vu comme horrible, pire… indécent ! Tout ce qui n’est pas dans l’ordre social de l’époque est perçu comme une violence.
Vous vous êtes battue pour la création du Master « Genre, sexualité et politique » en 2004 à l’École des hautes études en sciences sociales (l’EHESS). Comment pourriez-vous expliquer l’intérêt très tardif des instances universitaires françaises pour les Gender Studies ?
R.-M. L. : Un retard incroyable en France ! Cela a été très difficile…
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Auteur: Rose-Marie Lagrave, Sociologue, École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

