La vie d’une personne handicapée est souvent supposée inactive, écoulant son ennui devant sa télévision. Lorsqu’arrive quelque chose dans nos vies, au hasard un travail, parce qu’il faut bien payer ses factures, le monde se réjouit alors : « Oh ! c’est bien, ça t’occupe ! »
La réalité, c’est plutôt que les personnes handicapées manquent de temps pour mener pleinement leur vie et s’y épuisent.
Il existe un mot pour désigner la temporalité mal perçue dans laquelle vivent les personnes handicapées : le crip time.
Le mot crip vient de crippled (en anglais : estropié, boiteux), une insulte que se sont réappropriée des militant·es handis et queers pour décrire leur mouvement.
Nous vivons dans un monde à cent à l’heure, impatient et nerveux, qui méprise les plus lents.
Le crip time, c’est un temps ralenti. Des actes quotidiens qui prennent plus de temps. Des déplacements ralentis, pour raisons de motricité ou d’inaccessibilité de transports. Une élocution ralentie. Des détours imposés pour contourner l’inaccessibilité, pas seulement physique. Une anticipation kafkaïenne (vous ne pouvez prendre un train que si vous avez rempli un formulaire 24 heures auparavant, et vous êtes présenté trente minutes avant le départ). Des retards subis qui semblent aller de soi puisque nous sommes « patients » (auxiliaire de vie, rendez-vous médicaux, transports adaptés…). Des projets annulés en dernière minute pour cause de santé fluctuante.
Le crip time, c’est aussi le temps du repos incompressible. Nos fatigues chroniques ne nous offrent que peu d’heures « actives » par jour, et chaque effort se monnaye cher en récupération.
Le crip time, c’est aussi sur le long terme. Nos vies zigzaguent sans suivre l’ordre de ce qui doit être fait à un âge donné (marcher, lire, vivre seul ou connaître l’amour). Souvent, nos espérances…
Auteur: Céline Extenso

