Pour son numéro spécial consacré aux émotions en politique, la rédaction de Politis m’a proposé d’écrire une chronique sur la honte comme sentiment mobilisateur autour des questions décoloniales. J’avoue avoir été prise au dépourvu, dans un premier temps. En effet, je n’avais jamais vraiment envisagé ce sentiment dans ma manière de lutter. J’avais toujours pensé que la honte isolait et j’associais ce sentiment à l’individu plutôt qu’au collectif.
Pendant des années, j’ai pu, par exemple, avoir honte de ma couleur de peau, de mes cheveux ou de ma silhouette, qui sortaient des normes de beauté établies par la société française. Cependant, en retournant le raisonnement, je me suis rendu compte que c’était, entre autres, mon envie de sortir de ce sentiment de honte et d’isolement qui m’avait poussée à réfléchir, à agir et à écrire. Et, ce faisant, je me suis liée à des personnes qui vivaient les mêmes injustices que moi et j’ai découvert des penseur·euses, chercheur·euses et journalistes formidables qui expliquaient structurellement ce que je ressentais individuellement.
« Génération d’hypersensibles »
En 2023, pour une recherche sur les mouvements décoloniaux en France, j’avais lu un article du Monde intitulé « Quand les étudiants déboulonnent Godard, Koltès ou Tchekhov ». Un des paragraphes titrait « Génération d’hypersensibles ». C’est un terme que j’ai souvent l’occasion d’entendre, notamment lorsque je souligne des comportements que je juge problématiques. « Avant, ça ne choquait personne, c’était une autre époque. Vous, les jeunes, vous êtes trop sensibles », me rétorque-t-on. Il est vrai que nous sommes une génération plus individualiste et davantage portée sur le ressenti.
Tout au long de ma vie, j’ai été confrontée à du sexisme, à du racisme et à de l’antisémitisme à répétition.
Pour…
Auteur: Juliette Smadja

