Si vous avez ricané en regardant les vidéos d’adolescents s’adonnant à des « Battle d’aura », qu’il vous a fallu demander à plus jeune ce que pouvait bien signifier « farmer » ou que par principe vous tenez pour superficielles et dérisoires les modes de cours de récré, alors cet article est pour vous.
Ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente.
Guy Debord place en exergue du premier chapitre de La Société du spectacle une réflexion de Ludwig Feuerbach, selon laquelle « notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré ». Cinquante-neuf ans après la publication de La Société du spectacle, il serait tentant de voir dans les smartphones brandis devant les lycées, les vidéos TikTok, les mèmes et les « battles d’aura » – ces brefs duels de présence où deux personnes entrent successivement dans un cercle jusqu’à ce que le bruit du public désigne qui l’emporte – l’accomplissement presque littéral de ce diagnostic. La première génération entièrement socialisée à travers le monde numérique et ses images aurait fini par ne plus pouvoir manifester sans immédiatement se représenter en train de manifester, transformant le conflit en contenu et le blocage en décor. Il y aurait pourtant quelque chose de paradoxalement peu debordien à réduire ainsi le « spectacle » à une simple prolifération d’images. Guy Debord lui-même récuse explicitement cette réduction lorsqu’il affirme que « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé…
Auteur: dev
