Prenons le risque d’ouvrir « Déposition », le nouvel opus de Laurent Jarfer, poète et fondateur de la revue Gruppen, en usant du double sens de son titre comme d’une chance dialectique.
On croise à l’intérieur de ce livre un carnaval de personnages qui n’en sont en vérité qu’à moitié acteurs, ayant tous existé ; or les voilà réunis dans une vertigineuse sarabande, convoqués plutôt, autour du corps alité de Francis Bacon, (« B. » dans le texte). Ce grand peintre de la viande, du cri, du silence de la carne qui crie. Viande, c’est ce que deviennent les corps passés au hasard nécessaire de son pinceau.
D’emblée, la situation est posée comme un théâtre fixe, respectant les trois règles de temps, de lieu et d’action : voici l’homme exténué par le processus de la mort, son travail, son agonie, et celui-ci revoit, en parlant, les scènes qui composèrent la mosaïque de son existence, à commencer par les scènes qui font de lui, Francis, le monstre de chair et de peinture devenu. Et, suprême effort de délicatesse, qui s’apprête à disparaître.
Dévoilons la nature du dispositif formel permettant de tenir, de tenir debout, d’aplomb, ce phénoménal projet dont l’exactitude documentaire n’est jamais prise en défaut, quoique se faisant habilement, heureusement, passer pour de la fiction.
On y opère une transmutation : la grossièreté des faits devient une féérie de paroles. Il fallait un montreur pour faire voir ce théâtre, une vie entière à défiler devant des yeux morts. Francis à l’agonie, qui déjà regarde depuis l’autre rive le néant promis. Ce choix n’a pas été confié à un narrateur, mais, on préférera dire, à un opérateur. Puisque tout s’enchaîne selon un agencement cinématographique, composé avec des cascades de détails, un rendu hyperréaliste des plans et des coupes qui s’enchaînent avec une virtuosité d’effets optiques, ayant pour résultat, dans…
Auteur: dev

