Le cinéaste Vincent Dieutre est mort.
Ouverture – D’un regard à l’autre
Il est difficile d’écrire lorsqu’un être vient de disparaître, et plus encore lorsque cet être a consacré une part si importante de son travail à ce qui demeure après la disparition, à ce qui vient, et vient encore, autrement, à la manière dont les morts, les œuvres, les amours, les villes et les temps continuent de travailler ceux qui restent. Il y aurait quelque chose d’un peu trop facile, presque d’indécent, à faire aujourd’hui de ses films la préfiguration de sa propre mort, comme si une œuvre devait nécessairement contenir à l’avance le sens de la disparition de celui qui l’a faite. Mais il est difficile également de ne pas éprouver, devant cette mort, combien le cinéma de Vincent Dieutre avait déjà déplacé la manière de considérer ce qui disparaît : non comme ce qui cesse simplement d’être là, ni comme ce qu’un devoir de mémoire pourrait sauver de l’effacement, mais comme ce qui change de régime de présence, continue d’affecter le présent, d’y ouvrir des intervalles, d’y introduire des temps qui ne sont plus exactement les siens.
Nous nous étions rencontrés à Lussas en 2008. J’étais au tout commencement de mon travail. Mes premiers courts métrages et un work in progress de Qu’ils reposent en révolte y étaient montrés. Vincent avait regardé mon travail et m’avait soutenu très tôt, immédiatement, et jusqu’à aujourd’hui. Il y a des moments où une œuvre commence à peine, où rien encore ne garantit son existence, et où certains regards comptent d’une manière que l’on ne mesure que beaucoup plus tard.
Sa mort fait aujourd’hui ressortir toute la puissance de son geste initial, qui révélait déjà cette capacité à voir une tentative avant qu’elle ne soit assurée d’elle-même, à accorder de l’attention à une forme encore fragile, à reconnaître quelque chose sans attendre…
Auteur: dev
