Il y a quelque chose d’assez cocasse à constater que, dans le champ des études musicales marxistes, l’appareil conceptuel le plus rigoureux se trouve aujourd’hui confiné à une monographie de 170 pages publiée dans une collection savante chez Brill, quand la vulgate la plus répandue, celle qui invoque Adorno et Marx en épigraphe avant de partir à l’assaut du Top 10 britannique et américain, s’étale sur 568 pages chez un éditeur militant et grand public.
Ce déséquilibre n’est pas un hasard éditorial : il dit quelque chose de l’état présent du marxisme culturel, tiraillé entre une exigence de rigueur théorique qui le condamne souvent à l’entre-soi universitaire et une ambition de large diffusion qui le contraint à emprunter ses catégories toutes faites sans toujours les interroger.
Stephan Hammel, dans Toward a Materialist Conception of Music History, et Toby Manning, dans Mixing Pop and Politics, occupent chacun l’un des deux pôles de cette tension. Le plus instructif, dans leur lecture croisée, n’est peut-être pas ce qu’ils disent séparément de la musique, mais ce que leur confrontation révèle d’un désaccord non résolu, et rarement formulé comme tel, sur ce que « matérialisme » veut dire lorsqu’on l’applique à l’histoire de la musique.
Poser la question ainsi n’a rien d’un artifice de présentation : elle traverse silencieusement les deux ouvrages. Pour Hammel, musicologue formé à l’école de la philosophie analytique autant qu’à celle du marxisme classique, une histoire matérialiste de la musique digne de ce nom doit faire de la musique elle-même une composante de l’infrastructure économique.
Il ne s’agit plus, dans cette perspective, d’un reflet ou d’une expression de rapports de production qui se joueraient ailleurs : la musique devient un secteur de production à part entière, avec ses forces productives propres (instruments, techniques de notation, systèmes de formation) et ses rapports de…
Auteur: romain romain
