Partie précédente : Des vertus de la cancel culture
J’ai déjà eu l’occasion de le rappeler : on apprend en rhétorique que ce qui compte dans un discours est ce qui vient après le « mais », plus que ce qui est avant, comme dans « Je ne suis pas raciste, mais ». Cela ne manque pas dans l’actuel discours présidentiel : le chef de l’État ne concède qu’il faut « entendre la victime » que pour affirmer aussitôt qu’on le fait déjà assez (sans bien sûr se donner la peine de citer une seule mesure politique forte qui aille dans ce sens), et il enchaîne aussitôt sur un « mais », plus précisément sur l’incrimination outrancière, extravagante, d’un chimérique « primat » du « discours de la victime », qui « écrase tout, y compris celui de la raison ».
« Dictature des minorités », « tyrannie des susceptibles », « victimisation à tout-va », « lynchage », « chasse aux sorcières », « police de la pensée », « police de la culture » [1] : les mots sont plus ou moins jeunes, mais la méthode est vieille, aussi vieille que la domination. C’est une loi immémoriale : au fur et à mesure que les dominé.e.s s’organisent et arrachent quelques victoires qui les rapprochent de l’égalité de traitement, fût-ce à pas lents, ils sont présentés comme les nouveaux dominants, tandis que les vrais dominants, inquiets pour leur avenir, se vivent comme déjà déchus, et même renvoyés à la place des dominé.e.s. C’est ainsi qu’on en vient à parler de « pouvoir gay » et de « dictature des minorités », de « revanche des femmes » et de « masculinité en crise », de « colonisation à rebours », d’« islamisation de la France » et de « racisme anti-blancs », de « syndicratie » ou d’« enfant-roi ».
Tout aussi classique est la manière dont l’incrimination des dominés s’articule à un ensemble d’oppositions binaires entre la…
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Auteur: Pierre Tevanian

