Du tigre au pou : une anatomie de la férocité

Dans le paysage de la philosophie politique contemporaine, la réédition (L’Harmattan, « Quelle drôle d’époque ! », 2025) du Corps de l’ennemi d’Alain Brossat, près de trois décennies après sa parution originale (éditions La Fabrique, 1998), est encore aujourd’hui un événement. Car ce n’est pas seulement la résurrection d’un texte que son auteur qualifie lui-même de « grand brûlé », mais la réouverture d’une plaie béante dans notre compréhension de la violence démocratique. L’ouvrage, augmenté d’une préface lucide et désenchantée, se propose d’explorer la tension irréductible entre le processus de civilisation — entendu comme pacification des mœurs politiques — et la persistance spectrale de la « zoopolitique », cette propension à traiter l’adversaire non comme un pair, mais comme une bête à abattre.

L’essai s’articule autour d’une hypothèse forte, d’inspiration éliasienne : l’avènement de la démocratie moderne serait consubstantiel à un mouvement de « désanimalisation » de la politique. Brossat interroge ce passage d’une violence immédiate, vitale et exterminatrice, à une conflictualité médiatisée par le langage et le droit.

L’analyse s’ouvre sur une relecture saisissante de l’Iliade, posant la figure d’Achille comme l’incarnation de l’hyperviolence pré-politique. Achille n’est pas simplement un guerrier, c’est un « exterminateur » qui, refusant tout pacte avec Hector, renvoie le conflit à une lutte d’espèces : « Il n’y a point d’alliances entre les lions et les hommes ». Cette « fureur » achilléenne, qui suspend l’ordre humain pour rétablir une vérité zoologique du combat, sert de contrepoint absolu à l’ambition démocratique moderne.

La première partie de l’ouvrage examine comment le XIXe siècle français a tenté d’opérer cette extraction de la politique hors de la sphère zoologique. Brossat convoque trois figures tutélaires : Renan, Hugo et Marx.

Ernest Renan et la…

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Auteur: dev

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