Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n’est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d’enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d’un tribunal rétrospectif où chaque moment de sa vie annoncerait son supposé anticommunisme final. Que l’on vienne de l’anarchisme, du trotskisme, du socialisme révolutionnaire ou d’autres courants de la gauche critique, une chose devrait rester commune : le refus de transformer une vie traversée par les combats, les défaites et la résistance en procès d’intention.
C’est pourtant ce que fait trop souvent Mitchell Abidor dans Victor Serge : Unruly Revolutionary. Le livre contient des matériaux utiles, parfois des documents importants, et il serait absurde de le nier. Le problème n’est pas qu’il soit sévère avec Serge. Mais son geste interprétatif central nous paraît profondément vicié. S’appuyant sur des demi-vérités, une psychologie policière, des omissions et des calomnies pures et simples, Abidor jette le doute sur un prétendu manque de sincérité et une hypocrisie ou duplicité de Serge. C’est en ce sens que nous parlons de falsification : non parce que tout serait faux, mais parce qu’un usage orienté de matériaux réels produit une image faussée de Victor Serge. La falsification ne consiste pas toujours à inventer des faits ; elle peut consister à les disposer de telle manière qu’ils ne signifient plus ce qu’ils signifiaient dans leur contexte.
Le problème d’Abidor n’est pas seulement politique, ni même littéraire : il est aussi personnel. Après avoir passé des années à étudier et traduire l’œuvre de Serge, il se sent trompé, déçu, presque trahi. Nous ne croyons pas qu’une bonne biographie puisse se construire sur le ressentiment. On pourrait croire que cette animosité tient à l’adhésion de Serge au Parti bolchevique en 1919,…
Auteur: romain romain

