Le 14 février 1974, au lieu-dit Chalvet, sur la commune de Basse-Pointe, en Martinique, Omer Robert Cyrille courait pour sauver sa vie. Il avait 36 ans. À l’entrée d’une plantation d’ananas, les gendarmes étaient à ses trousses. Au-dessus, un hélicoptère. La manifestation d’ouvriers agricoles à laquelle il participait venait de basculer en chasse à l’homme. Une balle tirée depuis les airs le frappa à la hanche. Il s’effondra.
« J’étais à terre. Je me suis fait un garrot avec ma chemise, puis je me suis remis à avancer vers une source d’eau. Et là, une deuxième balle m’a arraché un doigt », raconte à Reporterre celui qui a aujourd’hui 88 ans. Il a survécu, mutilé. Pas Ilmany Sérier, dit Rénor, 55 ans, abattu sur place. Deux jours plus tard, le corps de Georges Marie-Louise, 19 ans, était retrouvé sur une plage, dans des circonstances jamais élucidées.
Cinquante ans plus tard, la tuerie de Chalvet reste une plaie ouverte. Elle demeure un épisode largement méconnu de l’histoire sociale française, qui concentre pourtant plusieurs lignes de fracture : violence coloniale, exploitation économique, empoisonnement des terres, négation mémorielle.
Précarité extrême
Pour comprendre ce qui se joue à Chalvet, il faut revenir à la vie quotidienne des travailleurs agricoles de l’île dans les années 1970. À Basse-Pointe, Omer Robert Cyrille et les siens vivaient dans une précarité extrême. Chaque matin, ils partaient avant l’aube, étaient recrutés à la journée, sans contrat ni protection. Ils portaient jusqu’à 160 régimes de bananes sous un soleil écrasant.
Le soir, ils retrouvaient des maisons en fibrociment contenant de l’amiante, deux pièces sans eau ni électricité, éclairées à la lampe à pétrole. Les enfants dormaient déjà. Pour dix heures de travail, les forçats gagnaient à peine trente francs.
À cette misère matérielle s’ajoutaient des rapports de…
Auteur: Alexandre-Reza Kokabi, Ludovic Clerima

