Chapitre 6 : Plaie d’argent
Dès son accession au pouvoir, le Front populaire a nourri l’ambition d’un affrontement avec les « puissances d’argent ». Depuis des années, le Parti socialiste avait modelé le programme d’un « gouvernement de combat », destiné à briser les résistances du grand capitalisme industriel et bancaire. Il faut la mener, cette bataille financière. En mai 1936, le Comité national du Rassemblement populaire invoquait encore l’ « énergie de fer » nécessaire pour soumettre les oligarchies.
Pourtant, Vincent Auriol adopte un ton différent quand il arrive au ministère des Finances, rue de Rivoli. Certes, il pourfend les « pillards » et stigmatise les agioteurs. Mais en même temps, il en appelle à leur patriotisme, à leur responsabilité et finalement à leur concours pour réinjecter dans l’économie les capitaux thésaurisés ou évadés. Les spéculateurs sont assimilés à des déserteurs – image lourde de sens dans une France toujours marquée par la Grande Guerre et ses malheurs. Cependant, leur retour dans le circuit économique conditionne la réussite. Le paradoxe est évident – on pourrait dire, même, dramatique : l’État tend la main à ceux qu’il condamne, il les fustige mais en dépend.
La doctrine d’Auriol repose en effet sur une conviction : la solution ne se trouve pas dans le budget, mais dans le redressement économique. Pour assainir les finances publiques et restaurer leur équilibre, il s’agit de relancer la production, de stimuler le chiffre d’affaires et, par ricochet, d’accroître les recettes fiscales. Sa politique se veut moins punitive que mobilisatrice, moins répressive qu’incitative. Elle prend les accents d’un appel au civisme, où le devoir fiscal est comparé à la défense nationale. Rétablir la confiance devient un impératif, un préalable à la reprise.
Or cet effort se heurte à une double contrainte : d’une part, l’épuisement de…
Auteur: romain romain
