Il y a deux semaines, nous publiions en livre, l’épatant Loading rooms de Justine Lextrait (dispo par ici www.lundi.am/livres). Si vous vous l’êtes procuré et l’avez adoré ou si vous ne vous l’avez toujours pas lu et qu’il faut vous convaincre de le faire, une nouvelle inédite, Estelle.
Estelle rentre du travail à 19 h 30. Estelle : l’alarme d’une pilule (ne pas oublier de l’avaler), la cuvette qui claque, la chasse d’eau bouchée, le vroum de la voiture qui ne trouve pas de place de parking, les messes basses d’une église qui m’envoûte le soir, tous les soirs, je me convertis à Estelle. Pendant la journée, je l’attends à la table de la cuisine. Je ne fais pas qu’attendre, je me repose, je bois du thé et je zone. Parfois, je regarde par la fenêtre, mais comme j’ai l’impression de ne pas faire grand-chose, à 19 h 30, tout fait sens, car Estelle rentre du travail. Estelle raconte sa journée et ma journée commence alors. Estelle déverse les sexes sur la table comme un tsunami au ralenti. Je ne sais pas ce que la vague emporte, mais je constate les ravages du biscuit noyé dans le thé, minibouées auxquelles je m’accroche et me font couler direct dans les yeux d’Estelle qui pleure. La production de larmes ne dépasse pas 0,1 millilitre par heure. Insignifiant comparé à un orage, quand même deux fois plus qu’une goutte d’eau. Insignifiant, quand même de quoi vivre, pourtant non. Bien sûr, alors faire face au-dehors, avancer les yeux bandés, respirer juste sur les bandes blanches au passage piéton. J’ai un pied dans le réel, l’autre, je ne sais où. Les lampadaires insomniaques me font plisser les yeux. Je suis embaumée par l’odeur des feuilles séchées qui se mélange à la poêlée d’oignons qu’Estelle fait frire et crispe le souvenir qui m’a fait découvrir ce sentiment tubéreux (ne fleurit qu’une fois avant de mourir). Je suis triste, car j’ai mangé de la purée en poudre….
Auteur: dev

