« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois-pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée. » La scène, qui ouvre L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, est tout aussi captivante qu’effrayante.
Ces vingt-quatre ombres sont des grands patrons et industriels allemands, reçus par Hermann Göring et Adolf Hitler le 20 février 1933. Au cours de cette réunion, ils accepteront de financer la campagne du parti nazi pour les élections législatives.
Ce moment, raconté brillamment par l’écrivain dans ce récit – qui n’est malheureusement pas un roman –, allégorise parfaitement la compromission du patronat allemand avec le parti nazi lors de son arrivée au pouvoir. Pourtant, pendant longtemps, toute une historiographie a voulu tenter de minimiser les arrangements entre le monde des affaires allemand et le parti d’Adolf Hitler. Des tentatives bien aidées par la méticuleuse destruction de leurs archives par les nazis avant leur défaite.
Aujourd’hui, la complaisance – pour ne pas dire plus – d’une très large partie du patronat allemand avec le nazisme ne fait plus l’ombre d’un doute. On le sait grâce à la pugnacité et à la rigueur d’historiens comme Johann Chapoutot, qui a récemment publié Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard). Mais aussi parce que les arrivées plus ou moins récentes de gouvernements d’extrême droite partout dans le monde ont bien démontré une régularité : très majoritairement, le monde des affaires, celui des entrepreneurs, s’accommode à merveille de ces régimes.
Croisade
Comment, dans ce contexte, ne pas citer…
Auteur: Pierre Jequier-Zalc

