Patrick Viveret est philosophe, ancien conseiller à la Cour des comptes et essayiste, notamment auteur de La colère et la joie. Pour une radicalité créatrice et non une révolte destructrice (éd. Utopia, 2021) et Fraternité, j’écris ton nom (éd. Les liens qui libèrent, 2015).
Reporterre — Au moment des attentats du 13 novembre 2015, vous préveniez, sur « Reporterre » : « Si la logique de la guerre de civilisations s’imposait aujourd’hui en Europe, cela nous mènerait à des régressions sources de guerre civile. » Dix ans plus tard, quel regard portez-vous sur cette alerte ?
Patrick Viveret — L’alerte s’est renforcée. On est entrés dans une période où l’avenir paraît bouché. Nous vivons une crise de l’avenir, une crise de l’imaginaire. Résultat, les utopies ne sont plus dans l’avenir, mais dans le passé. C’est le retour des visions fantasmées de « la Grande Amérique », de « la Grande Russie », du « Grand Israël », de la « Grande Turquie »…
L’avènement du capitalisme néolibéral a entraîné un déficit de sens et de relation. Parmi les réactions, on a vu se développer le nationalisme religieux — juif, hindouiste, évangéliste, catholique, musulman — qui répond en partie à ce manque de sens, mais sur un mode régressif et guerrier.
Une autre caractéristique de la période, c’est bien entendu l’aggravation du risque écologique. C’est d’ailleurs une des raisons majeures pour lesquelles l’avenir apparaît si bouché. Mais au lieu que ce risque écologique devienne un élément alternatif au nationalisme religieux, il a plutôt tendance à le renforcer. Parce qu’on n’a pas réussi à construire un imaginaire positif qui conduise chacun à s’engager.
Les partisans du capitalisme ont intégré la réalité des limites planétaires et du risque écologique. Ils savent que le mode de vie, de consommation, de production du capitalisme n’est pas…
Auteur: Lorène Lavocat

