Quel est le point commun entre Toy Story 3, Singin’ in the Rain, La Ménagerie de verre de Tennessee Williams et Le Misanthrope de Molière ? Chacune de ces œuvres passe avec succès le « test de Bechdel », nommé d’après la célèbre autrice de bandes dessinées Allison Bechdel.
Il consiste en trois questions, aussi simples qu’efficaces : l’œuvre a-t-elle 1) au moins deux personnages féminins, 2) qui parlent ensemble, 3) de quelque chose d’autre que des hommes (au moins une fois) ? Rien d’insurmontable… a priori.
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Pourtant, parmi les presque 10 000 films répertoriés sur bechdeltest.com, seuls 57 % satisfont aux trois critères. Le constat souligne les biais de l’industrie culturelle : celle d’aujourd’hui… et celle d’autrefois.
Non, Molière n’était pas féministe avant l’heure
Quid en effet de Molière, dont on fêtait les 400 ans en 2022 ? C’est la question posée dans L’Atlas Molière, ouvrage qui décrypte la carrière du dramaturge en récits et en infographies, auquel j’ai contribué. L’auteur de L’École des femmes, celui qui doit sa carrière à l’immense Madeleine Béjart, met-il en scène des femmes qui parlent d’autre chose que des hommes ? De fait, fort peu.
L’Atlas Molière.
L’École des femmes, par exemple, échoue à ce test. Le sujet de la pièce n’est d’ailleurs pas particulièrement progressiste : en ridiculisant le jaloux Arnolphe, Molière se range du côté de la majorité. Alors que l’émission « Secrets d’histoire » avait affabulé un Molière féministe, quitte à déformer les propos de ses invitées, les trois questions de Bechdel nous forcent à regarder, de front, le rôle des femmes dans le théâtre de Molière.
Aux origines, une critique de la culture mainstream
Le test de Bechdel apparaît pour la première fois dans un épisode des « Dykes to watch out for » (« Lesbiennes à suivre »), une série de strips emblématiques de la contre-culture des années 1980 que l’autrice publie à partir de 1983. En 1985, dans « The Rule » (« La Règle »), l’une des deux protagonistes partage ses trois critères pour choisir un film : il faut qu’il y ait au moins deux femmes, et qui parlent ensemble, d’autre chose que des hommes. Incapables de trouver un film qui corresponde à ces critères, les deux amies préfèrent rentrer chez elles pour manger du pop-corn, sans cinéma.
Ce qu’on appelle aujourd’hui test de Bechdel n’est donc à l’origine ni un test, ni vraiment une mesure de féminisme, mais une critique piquante de la production culturelle mainstream.
Allison Bechdel rappelle d’ailleurs régulièrement dans la presse et sur son blog qu’elle n’a pas inventé cette règle, et se montre très dubitative face à l’usage tous azimuts qui en est fait. Car le strip est devenu entre temps une sorte de norme : on l’applique au cinéma, au théâtre, à la comédie musicale ou encore aux romans graphiques ; la règle a également été adaptée aux questions raciales par le blog Angry Black Women. L’enthousiasme est collectif, collaboratif, joyeux et fécond dans les débats qu’il suscite.
The Rule.
dykestowatchoutfor.com/the-rule
Mais la transformation d’un strip situé dans le temps en un label féministe général ne va pas sans poser de problèmes. Les trois critères n’ont pas pour vocation, et de loin, de couvrir les différentes représentations possible des femmes, ni de prendre en compte les questions fondamentales d’intersectionnalité. Par ailleurs, le test produit des résultats parfois surprenants : Twilight, film souvent considéré comme sexiste, satisfait presque par hasard aux trois critères, alors que Gravity, a priori plus progressiste, ne passe pas la rampe.
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Pourtant, c’est bien cette simplicité radicale qui fait toute la force et la pertinence du test. Que l’on observe le théâtre ou le cinéma, qu’il s’agisse du XVIIe siècle ou d’aujourd’hui, le fait de constater qu’aucune femme ne parle…
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Auteur: Christophe Schuwey, Maître de conférences en littérature du XVIIe siècle et humanités numériques, Université de Bretagne Sud

