Je crois profondément que la géographie de nos vies a quelque chose à voir avec nos constructions. Je ne suis pas née en ville, pas tout à fait à la campagne non plus. Plutôt dans un entre-deux : la campagne d’une ville moyenne. Le Tarn, le département dans lequel j’ai grandi, n’abrite aucune métropole. Je me souviens d’une enfance heureuse, partagée entre les champs qui entouraient la maison familiale et le centre- ville de Castres, dont j’ai inlassablement fait le tour avec mes meilleures amies. Je me souviens des fêtes de village, des baignades dans les lacs, des soirées entre amies entassées dans des voitures pour sillonner notre campagne. Mais je ne me souviens pas m’être imaginée aimer une fille en grandissant.
Ma construction s’est faite dans un monde cisgenre et hétéronormé, dans une décennie et un territoire où les représentations queers ne pouvaient pas me parvenir. Elles n’existaient tout simplement pas autour de moi. « Quand tu grandis en ruralité, soit t’es normal, soit t’es un sale pédé. Donc, le choix n’en est pas vraiment un, tu choisis la voie de la normalité, sinon tu sais que ta vie va être un enfer », explique Pilou.
Pilou est de la même génération que la mienne. Comme moi, il a grandi en grande partie – ou presque – sans internet, qui est entré dans nos foyers au début des années 2000. Nos représentations étaient limitées, nos liens distendus. Pas de réseaux sociaux. Pas de groupes Facebook comme « Ruralités Queers » pour nous relier. Pas de comptes militants comme « Gouine des champs », qui ont, sans aucun doute, contribué à l’émergence de cette réflexion.
Nous avions des forums, quelques blogs. Personnellement, j’ai connu Skyblog, MSN, puis plus tard Tumblr. Je sais qu’il y avait aussi Zagay. Mais ces mondes étaient virtuels, détachés, lointains et, comme Pilou, nous avons été nombreuxses à enfouir nos identités, à les…
Auteur: Élodie Potente
