Paria, une exception qui conteste la règle
Le philosophe José Ortega y Gasset a trouvé dans les archives de la ville de Briviesca une description détaillée de la cérémonie d’accueil que les habitants avaient préparée pour Dona Blanca de Navarra, qui se rendait à Madrid pour épouser le fils de Juan II. Les corporations défilèrent les unes après les autres devant la princesse, chacune dans ses habits et insignes distinctifs ; puis vinrent les Juifs de la ville avec le rouleau de la Torah, suivis des Maures avec le Coran. Aux yeux des citadins du XVe siècle, commentait le philosophe espagnol en 1933, tous les êtres humains avaient le droit et le devoir d’être ce qu’ils étaient, éminents et humbles, privilégiés et défavorisés. Les Juifs, tout comme les Maures, constituaient une réalité qui avait le droit d’exister dans les rangs qui leur étaient attribués, d’avoir leur propre place « dans la pluralité hiérarchique du monde » [jerarchico pluralismo del universe]. Quelques décennies plus tard, les Juifs et les Maures furent expulsés de Briviesca et des autres villes d’Espagne – le premier exploit des Modernes, comme le commenta amèrement Ortega y Gasset.
Cette histoire pourrait nous introduire au cœur de notre sujet, qui est lié à la difficulté éternelle de concevoir la diversité et la pluralité humaines dans un monde où la hiérarchie n’est plus le principe légitimant officiel ; dans le monde décrit par Ortega y Gasset, l’absence d’un dénominateur commun de comparaison faisait partie d’un système de légitimation qui garantissait les différentes libertés et devoirs qui incombaient à chaque grade de la hiérarchie sociale. Cependant, lorsque l’humanité commune est devenue le principe sous-jacent des droits universels et a donc fourni un dénominateur commun pour la comparaison des différentes conditions sociales, l’attribution et le statut héréditaire sont apparus comme illégitimes et ont dû rechercher…
Auteur: romain romain

