Parmi les choses diverses et variées qui peuvent empêcher un historien de dormir la nuit, j’en nommerais deux : Sur le concept d’histoire de Walter Benjamin, et Gaza.
Le premier, ce n’est pas tant son contexte d’écriture, en soi suffisamment perturbant —Benjamin l’a écrit peu avant son suicide en 1940 sur les frontières franco-espagnoles à l’approche des Vichystes — que la radicalité de son postulat : l’Histoire, dit le philosophe allemand marxiste, ne se laisse pas saisir dans les narrations linéaires et positivistes d’évènements, mais uniquement lorsqu’une image surgit du passé dans un moment de danger pour venir à l’aide du présent, fusionnant avec lui et révélant sa vérité. Cette énigmatique « image dialectique », comme il l’appelle, avait longtemps guidé mes recherches sur des artistes contemporains syriens, libanais et palestiniens hantés par toutes sortes d’images du passé moderne, et dont beaucoup — comme moi — sont exilés en Europe. C’était en allant voir deux d’entre eux en Allemagne au cours de l’été 2022 que je me suis pris, c’est le cas de le dire, une image dialectique dans la gueule.
C’était dans un train qui venait de quitter Gare de l’Est pour Francfort, pour aller ensuite à Cassel, lieu de la 15e édition de la Documenta. Je suivais depuis un moment l’hystérie xénophobe déchaînée contre cette exposition internationale qui accueillait pour la première fois une majorité d’artistes du Sud global. L’accusation peu informée d’antisémitisme, lancée par un bloggeur local contre une œuvre antisioniste, a suffi pour inaugurer une chasse nationale aux sorcières : censures, vandalismes, ventes annulées, artistes retirés, diabolisation médiatique. Tout artiste non-blanc, lié ou non à la Palestine, était devenu suspect. L’image qui m’est venue dans le train était la suivante : Alfred Barr, jeune historien de l’art américain dans un train…
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Auteur: dev

