Gaza : trois poèmes face au chaos de la guerre

Recette de l’Indifférence

Nous les avons vus, affamés, et, sans accroc,

Avons encore parlé de régime de santé.

Ils n’étaient pas notre problème,

Simplement, nous n’avons pas pu regarder,

Jour après jour, heure après heure,

Leurs enfants dépérir comme du papier.

Nous avons parlé plus fort, non, ils n’étaient pas notre souci,

Nous avons échangé des recettes de spécialités,

Suivi des cours de cuisine, et maugréé

Sur les prix élevés du thon et des truffes.

Nous connaissions de nom certains des affamés,

Ou connaissions quelqu’un dont les parents mouraient de faim,

Ou connaissions quelqu’un qui connaissait quelqu’un

Qui, malgré nos standards alimentaires solides,

Et quoique leur détresse ne nous concernât pas,

Sur La Croix aujourd’hui

S’était permis d’élever la voix, de protester,

De cracher même à la face replète du monde

Et de réclamer de la nourriture aussi pour ceux qui,

Jour après jour, heure après heure,

Se faisaient squelettes sous nos yeux,

Tandis que nous, avec lassitude,

Puisque nous connaissions leur arrière-goût amer

Et qu’après tout, ce n’était pas notre affaire,

Avons digéré les chiffres – 43 ou 128, 17 ou 99 –

Des morts de faim au cours des dernières vingt-quatre heures.

Non, il ne nous a pas été donné de les ignorer,

Bien qu’ils n’aient pas été nos chiffres,

Que nous n’ayons pas concocté leurs souffrances ni n’en ayons fait l’addition,

Tout au plus, le poids de scènes insupportables nous a-t-il été imposé,

Très lourd pour une digestion sans accroc

Et pour notre sain appétit de démocrates et de gens de paix.

Pourquoi devions-nous les regarder ?

Aucun de nous ne le savait vraiment.

Les regardant, nous avons élevé la voix encore…

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