Nous, enfants de la campagne, avons appris à grimper aux arbres. C’est là un exercice des plus formateurs car il vous confronte très tôt, de façon radicale, au risque de la chute. Votre courage dépendant aussi bien de vos facultés de concentration que d’une confiance animale en soi. Je crois même qu’on peut parler d’inconscience dans l’entreprise, de folie nécessaire à l’élévation. Plus vous montez, plus vous vous exposez, mais voilà notre réalité, superbement paradoxale : la liberté est un danger permanent. Et en cela elle ne convient peut-être pas à tous. Car la liberté se conquiert, elle ne s’attend pas.
Dans mon Périgord natal, ce sont les chênes et les noyers qu’on escalade. J’y ai appris l’équilibre, la maîtrise du corps et de la peur. Grimper à un arbre, c’est d’abord l’aimer, le découvrir. En comprendre l’architecture, la cohérence, en éprouver les appuis et en éviter les pièges. Il vous faut sentir l’arbre, l’épouser avec ses aspérités, le laisser parfois vous décourager, vous écorcher, vous trahir de ses branches les moins fiables. Mais si vous l’aimez sans l’idéaliser, sans le sous-estimer, il vous offrira toujours une solution pour continuer votre ascension et accéder à l’étage supérieure. D’où la vue sur la vallée vous invite, comme dans le rêve, à vous élancer et planer à la manière de la buse.
En grimpant à un arbre, vous admettez que la chute peut être douloureuse, mais vous admettez par là même qu’une seule branche peut vous en sauver. Nous, aventuriers des bois, gardons ces expériences secrètes, car elles ne se disent pas, ne se racontent pas : l’épreuve est trop intime et triviale pour en faire une histoire. Et les histoires, nous préférons les vivre. Mais nous avons tous été sauvés au moins une fois par une branche, par la bonté d’un arbre. Cette providence sauvage, dans la violence de la chute, nous amène à considérer la matière…
Auteur: Rorik DUPUIS VALDER

