L’importance de l’histoire pour justifier et motiver des agents à remplir leurs obligations de justice sociale globale rencontre une objection, déployée selon deux dimensions, à laquelle le cas haïtien permet de répondre.
La première dimension est d’ordre épistémique. C’est celle que Janna Thompson nomme la « thèse de l’indétermination» qu’elle attribue à Jeremy Waldron. Selon cette thèse, le passage du temps rend impossible de déterminer la manière dont l’injustice du passé pèse sur la situation inégale du présent. Si le lien était avéré, la question de la réparation ne poserait aucune difficulté majeure sur le plan normatif ; mais elle est insoluble sur le plan historique, car elle suppose un raisonnement contrefactuel compliqué par la succession des générations.
Les deux siècles écoulés entre le fait générateur présumé et le préjudice constaté rendent impossible d’établir avec certitude que la situation catastrophique actuelle d’Haïti est liée à l’indemnité de 1825. On peut à la fois reconnaître l’injustice commise dans le passé et la situation défavorable des Haïtiens qui réclament réparation aujourd’hui, mais sans qu’il soit possible d’établir – ou de mesurer – un lien de causalité entre les deux, lien pourtant indispensable pour pouvoir établir l’obligation de réparer et quantifier cette réparation. Par conséquent, même si un groupe spécifique (les Haïtiens) se trouve aujourd’hui dans une situation défavorisée par rapport à d’autres (les autres peuples des Caraïbes, par exemple), et même si on peut s’accorder sur le fait que la rançon demandée par la France à Haïti en 1825 était scandaleuse, il est impossible dans cette perspective de déterminer si, et dans quelle mesure, leur désavantage actuel peut être attribué au versement de l’indemnité et au remboursement des emprunts contractés pour acquitter cette première dette,…
Auteur: camille varso
