Ce très beau texte que nous avons reçu est d’abord un tableau. Le dessin de l’Algérie dans les années 90 à travers quelques personnages et des paysages (la mer, l’arrière pays) dans lesquels s’incarne l’histoire du pays, de la colonisation à la guerre civile. Tahar Kessi revient sur le bleu du ciel et de l’eau, la politique de ces années-là, la dureté et les caprices de la Mer Méditerranée et l’amitié qui demeure malgré tout.
*
En ce temps-là, j’étais dans une phase de transformation : 17 années enchaînées comme une enfilade de pierres formant un chapelet inégal, où chaque caillou invoquait un souvenir précis. C’était la fin des années 1990, l’époque du post-trauma encore frais et des milles et un contes de la terrorie. L’Algérie se réveillait à peine.La bouche pâteuse, le pays débloquait sa mâchoire engourdie par 40 ans de bruxisme, serrant encore les dents le temps que passe la migraine, que se confonde la gueule de bois de plus de quinze ans de noyade dans le tonneau des danaïdes. J’étais, comme tous ceux de ma génération vissés dans l’arrière-pays, un inutile glaïeul attendant la faucille des uns et des autres. Nous étions tous plongés dans une fournaise de glaives. Une guerre comme une autre.
J’avais déjà reçu, en même temps que ma carte d’identité, un lourd héritage d’horreurs et d’expéditions punitives qui pour moi, comme toute pour personne ayant vécu cette période, avait été un premier dépucelage.
J’avais déjà une propension à ramer dans le souvenir, à m’y réfugier ou, à défaut d’en avoir, de m’en créer au besoin. Comme un animal traqué cherchant un refuge, un enclos, n’importe quel repli et, faute d’en trouver, s’affaisse dans une clairière, se replie sur lui-même, trouvant ainsi un abri dans la pétrification, en utilisant son corps comme ultime habitat.
Parfois je fermais toutes les fenêtres pour que le seul être de lumière entrant soit l’imagination
— Réflexe primitif de protection, chemin vers une mémoire prénatale que l’animal égaré retrouve quand il n’est plus possible de faire marche arrière.
Si vous avez déjà pisté un loup dans les bois, vous savez que quand, cerné de toutes parts, il ne peut plus courir, ses yeux lancent une lueur jusqu’au-boutiste qui vous laisse transi de peur et d’émotion. Ceci est l’un des seuls moments où l’animal traqué et le peu de lui qui survit en vous se saluent.
Peut-être qu’autrefois nous comprenions que le hurlement était un bout de nous-mêmes…
La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: lundimatin

