Nous vivons dans le culte de l’auteur. Une signature, auréolée de la reconnaissance institutionnelle, vaut argument d’autorité. Cette sacralisation de l’auteur appuie sur nos biais cognitifs pour mystifier nos jugements, au profit d’un système de domination capitaliste et colonial.
C’est la démonstration passionnante que livre Samah Karaki dans son dernier essai, Contre les figures d’autorité (éditions Rue de l’échiquier, 2026). Docteure en neurosciences, elle mêle savoirs en sciences sociales et en sciences cognitives pour remettre ces mécanismes en perspective et proposer des leviers d’émancipation collective.
Reporterre — Vous écrivez que « le grand mythe moderne » est celui du génie solitaire. La tendance à idolâtrer des figures d’autorité ne date pourtant pas d’hier. Qu’est-ce qui a changé ?
Samah Karaki — Nous avons toujours eu en nous le besoin de trouver du sens, d’avoir une grille de compréhension du monde. Il nous faut attribuer une source à toute création. Ce qui a bougé, c’est son origine. Dans l’antiquité, les dieux étaient la source de tout. Les humains n’en étaient que les relais. Au Moyen Âge, la source se concentra dans un seul dieu. On continuait de se désintéresser des individus : ils n’étaient que des traducteurs ou des copistes, les vaisseaux de l’œuvre divine.
Cela changea à la Renaissance, avec l’imprimerie et la figure du génie créateur qui commença à sacraliser l’individu, toujours élu de source divine mais qui se singularisa. Puis le XIXᵉ siècle des romantiques consolida le mythe du génie solitaire qui, par sa trajectoire de vie, sa souffrance, devenait capable d’énoncer lui-même quelque chose sur le monde. C’est la figure qui reste aujourd’hui dominante dans notre imaginaire des auteurs.
Elle a fini par être questionnée par des penseurs comme Foucault, Barthes et les dadaistes, entre autres, qui voulaient séparer…
Auteur: Vincent Lucchese

