Il neige. Ou « il va neiger ». Mais surtout c’est certain demain ou cette nuit ou dans une heure à peine, il neige.
Le gars qui vous cause de ses 53 piges a grandi jusqu’à ses 17 ans dans un pays qu’on appelle les Pyrénées et où chaque hiver et plusieurs fois par semaine il fallait déblayer avec la pelle et le paternel (en vrai c’est surtout lui qui s’en chargeait) le chemin sous un mètre de neige qui menait à la départementale qui ensuite sur des routes et en lacets et en pente nous menait au collège puis au lycée. Il neigeait en hiver.
« Il neige. » Indépendamment de tout cela et de tout ce moi, la neige a toujours été un conversationnel ; un élément de nos conversations communes, parce que même à l’époque où elle n’était pas rare, même à l’époque où elle était attendue, elle advenait et survenait soudainement, nuitamment le plus souvent ou tôt le matin derrière les vitres de nos écoles et de nos yeux encore étourdis de sommeil. Elle arrivait et tout le paysage changeait. La neige est une mutation du paysage et de l’accroche de presque tous nos sens. L’une des rares mutations de la nature qu’il nous est donné d’observer en totalité. D’abord il n’y a pas de neige, et puis on voit la neige tomber, et puis la neige est tombée et tout le paysage est changé. Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre. Ça y est, il a neigé. Et des jeux s’y agrégeaient dont on savourait chaque moment car on en savait aussi l’éphémère : après, très vite après, il n’y aurait plus de neige mais seulement de la boue. Après la neige, après le premier jour de la neige, il y aurait le 2ème jour, celui où les transports, où l’école, où le boulot, où la vie, où nos vies reprendraient leur cours. Entendez-bien cela : seul le premier jour de…
Auteur: Olivier Ertzscheid

