« J'ai constaté que les myrtilles de Tchernobyl étaient proches de mon petit-déjeuner »

Un article en partenariat avec « Terrestres », la revue des écologies radicales, où est publiée une version longue de cet entretien.


La contamination nucléaire se joue de l’espace et du temps. Du moins, tels que nous les mesurons. C’est ce que développe l’historienne étasunienne Kate Brown, professeure d’histoire au MIT et autrice de Tchernobyl par la preuve — Vivre avec le désastre et après (2021, Actes Sud), interrogée à l’occasion du 40e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986.

En exploitant des archives régionales qui n’avaient jamais été dépouillées, l’historienne raconte ce qu’un accident nucléaire implique : une gestion à l’aveugle face à des processus chimico-physiques échappant aux collectes de données classiques, des mensonges visant à masquer à la fois ce qui est su et ce qui est ignoré, des pollutions qui résistent aux schémas rassurants de gestion de crise, des contaminations qui s’accumulent au cours du temps et circulent très loin, des corps exposés qui souffrent en silence, et enfin des citoyens-enquêteurs qui bâtissent des contre-savoirs essentiels pour mettre fin à ce silence.


Nassima Abdelghafour et Martin Denoun — Depuis ses débuts, l’industrie nucléaire produit un discours public qui insiste sur le confinement de l’activité nucléaire dans des espaces clos et contrôlés. Vos travaux montrent que ce confinement est mis en échec…

Kate Brown — J’étais dans une épicerie haut de gamme, à Washington D.C., la tête dans un congélateur, un compteur Geiger à la main. Je passais le compteur au-dessus d’un sac de myrtilles sauvages surgelées en réfléchissant à cette affaire de confinement de la contamination nucléaire. J’avais remarqué lors d’un séjour dans le nord de l’Ukraine — je travaillais sur les effets de Tchernobyl — que des milliers de personnes sortaient de forêts marécageuses autour de Tchernobyl avec…

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