Blatten (Suisse), reportage
« Vous la cacherez de la photo, hein. » Une pipe pincée entre les lèvres, Patrick Kalbermatten crapote un ultime nuage de tabac et dissimule l’ustensile en bois dans l’ombre de son dos. « Je pensais que, les jours passant, la douleur s’apaiserait, mâchonne-t-il. Au contraire. Plus je prends conscience du drame, plus le mal me ronge. » À 57 ans, l’homme a observé sur son téléphone s’évaporer le seul village qu’il a habité. « Je rentrais du boulot lorsque j’ai reçu la vidéo, poursuit-il. Je me suis arrêté, et j’ai hurlé toute ma tristesse. Je frappais du poing sur le volant, je n’en revenais pas. »
Le 28 mai, à 15 h 30, Blatten, bourgade suisse du Valais, a été rayé de la carte. En quarante secondes, le glacier du Birch, trônant au-dessus du village, s’est effondré, engloutissant à jamais six siècles d’histoire. Même le clocher de l’église a été enseveli. Depuis une quinzaine de jours, plus de 9 millions de tonnes de roche tombées du sommet du Petit Nesthorn — culminant à 3 342 m d’altitude — alourdissaient le glacier, qui a fini par céder.
Un berger de 64 ans, Toni H., est encore porté disparu. Suspendues un temps par sécurité, les opérations menées par des chiens sauveteurs pour le localiser ont repris le 2 juin, à la mi-journée. D’après le journal suisse Tages-Anzeiger, la ferme de l’éleveur ne figurait pas dans la zone d’évacuation. L’hypothèse privilégiée est qu’il travaillait aux côtés de son troupeau au moment où le déluge de sédiments s’est abattu sur la vallée.
Les 300 âmes de Blatten avaient, elles, été évacuées neuf jours plus tôt. « Par pure précaution », assuraient alors les autorités locales. Jetant un œil à l’horizon défiguré par la coulée brune, Jürgen, un informaticien de 46 ans, décrit la précipitation dans laquelle lui et les autres habitants ont dû boucler bagages….
Auteur: Emmanuel Clévenot

