Johann Chapoutot est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, spécialiste du nazisme et de la modernité occidentale. Son dernier livre, La Bascule (Gallimard), détaille la prise du pouvoir par les nazis en 1933, quand la République de Weimar et ses élites réactionnaires et centristes, affolées par la gauche, se sont couchées devant Hitler et ses acolytes. Son précédent ouvrage, Les Irresponsables (Gallimard, 2025), montrait comment « cet extrême centre », alors en perte de vitesse, se pensait « destiné à gouverner par nature ». « Quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose plus sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage au fond à peu près tout, et de l’installer au sommet. »
La Bascule. Allemagne, 1933, Gallimard, collection NRF essais.
Vous évoquez la bascule de la bourgeoisie allemande après l’incendie du Reichstag, épouvantée par la menace d’une prétendue terreur rouge. Comment expliquer que la bourgeoisie, le patronat, la droite et le centre se soient ainsi livrés aux nazis ?
Johann Chapoutot : Il faut replacer cette évolution dans une chronologie plus longue. En Italie, onze ans auparavant, une bourgeoisie libérale et les élites patrimoniales, à commencer par le roi, ont installé Mussolini au pouvoir. Elles ont choisi le fascisme contre toute la gauche, des communistes aux socialistes et aux syndicats. En Allemagne, le même mécanisme se reproduit, nourri par une peur du rouge considérable : révolution soviétique en Russie, mouvements révolutionnaires allemands entre 1918 et 1923, république soviétique hongroise en 1919. Aux dernières élections libres, le 6 novembre 1932, le SPD obtient 20 % et le Parti communiste 17 %. Ensemble, ils dépassent les nazis et la droite libérale autoritaire et…
Auteur: Olivier Doubre
