Historienne spécialiste des États-Unis, Sylvie Laurent a publié plusieurs ouvrages sur les questions raciales et leur rapport au capitalisme. Après de nombreuses analyses sur la réélection de Donald Trump (voir notamment cet épisode du podcast « Minuit dans le siècle »), elle vient de publier un court livre d’intervention, La Contre-révolution californienne, qui plonge dans les racines de la révolution technologique qui s’est développée en Californie dans les années 1980 et en interroge les effets de long terme sur le champ politique états-unien. Contretemps en publie ici un extrait tiré de l’introduction.
Une file interminable d’hommes en gris marche au pas. Ouvriers ou prisonniers, ils avancent en cadence tels des zombies dans un monde obscur. Tous sont des hommes blancs, le crâne rasé. Le regard vide et fixe, ils se déplacent mécaniquement, les bras inertes. Quelques-uns portent des masques à gaz. Des écrans de télévision sont fixés sur les parois sombres.
La palette est monochrome. L’air est épais d’une brume gris bleuâtre, rappelant à la fois Metropolis et le Los Angeles de Blade Runner. Au milieu d’un bruit industriel, une voix diffusée par haut- parleur vocifère un discours, une harangue. On est dans le 1984 de George Orwell : une figure de Big Brother martèle sans relâche les slogans de la novlangue, tandis que les masses automatisées vivent sous le joug d’un dispositif de surveillance et de punition totalitaire.
Soudain surgit un éclair rouge vif : une femme blonde, ressemblant à une athlète olympique, au maillot blanc et au short orange, court une masse à la main. Des policiers antiémeutes avec casques et matraques ne l’arrêtent pas. La femme court à nouveau. Dans une grande salle de cinéma où les crânes rasés sont désormais des spectateurs abrutis par l’écran, on met enfin un visage sur…
Auteur: redaction

