Les marchés sont partout, qu’il s’agisse des marchés financiers, du marché du travail ou celui de l’automobile. Le marché est réputé être libre, dans toute une tradition de la théorie économique. Mais sans institutions extramarchandes, cette liberté revendiquée peut-elle exister ?
Les marchés que l’on dit « libres » ne flottent jamais dans le vide. Ils tiennent parce qu’un cadre public les rend possibles, finançables, et souvent acceptables socialement. Autrement dit, ils sont moins spontanés au sens où l’entendait l’économiste Friedrich Hayek (1899-1992) dans la Route de la servitude (1944) qu’architecturés. Si cette architecture n’est pas toujours visible ni revendiquée, elle conditionne néanmoins la trajectoire des marchés, leurs rythmes et marges.
Le « marché libre » : un récit plus qu’un fait
Dans le débat public et souvent dans les premières approches de l’économie, le marché libre est souvent présenté comme un état naturel, dans la lignée des modèles d’équilibre général : en laissant faire les offreurs et les demandeurs, l’équilibre émergerait de lui‑même, idéalement sans frottement. Et quand bien même il en surviendrait, les comportements s’adaptent dans ce cadre, de telle sorte qu’on finit toujours par revenir à l’équilibre.
La réalité est plus rugueuse. Les crises récentes (pandémie, inflation, ruptures d’approvisionnement) n’ont pas fait revenir l’État. Elles ont surtout rendu visible ce qu’il faisait déjà : sécuriser, amortir, arbitrer. Faire tenir le système quand le risque devient trop élevé.
Cette présence est souvent discrète, parfois niée, mais elle structure profondément les comportements des acteurs, comme l’a montré Karl Polanyi en analysant l’encastrement des marchés dans les institutions sociales. Les décisions privées s’inscrivent toujours dans un environnement de règles, d’incitations et de garanties dont on…
Auteur: Jérôme Baray, Professeur des universités en sciences de gestion, Le Mans Université

