Chacun d’entre nous parle une langue muette. On se parle à soi. Ce qui est dit dans ce silence intérieur, cet échange inviolable, nourrit notre conscience. Parfois, nous parvenons à extraire de notre intimité des bribes de ce dialogue intérieur : aveux, confessions, appels au secours fragiles et incertains, effusion. Dans ce dialogue avec soi, il n’y a pas d’interdits ni de conventions. La littérature est souvent faite de cette chair-là de la langue personnelle. Et je ne crois pas qu’une quelconque intelligence artificielle puisse un jour prétendre accéder à cette langue sauvage, exilée du monde extérieur, ni même être capable de la restituer. C’est un babil imaginaire qui traverse nos âmes comme nos corps souvent meurtris. Quelque chose de profondément enfantin quand nous nous surprenons à rêver intérieurement ou à converser avec quelques interlocuteurs absents : défunts, personnages invisibles, fantômes, anges ou démons.
Tout être humain se tient dans son humanité en parole. Et pour que se déploie l’humanité de la parole avec autrui, il faut que chacun cultive sa conversation intérieure, secrète. Je suis éditeur, et quand je lis un manuscrit que l’on m’adresse, je cherche toujours cette voix-là tirée de notre balbutiement profond dans lequel notre humanité s’éprouve, jusqu’aux frontières indicibles et silencieuses. Nous éprouvons souvent que nous ne sommes pas tout à fait ce que les autres disent de nous, et peut-être plus profondément encore, que nous ne sommes pas tout à fait ce que nous disons aux autres de nous-même.
Pourquoi évoquer cela avec vous ? Parce qu’il me paraît de plus en plus essentiel de préserver cette parole intérieure. De puissants algorithmes pourront sans doute coder tous nos langages mais ils ne parviendront jamais à percer ce langage de soi dont on retrouve parfois les échos dans les grands textes spirituels ou mystiques. C’est aussi la voix des…
Auteur: Frédéric Boyer, écrivain

